Les canaux de la miséricorde — Journal d’un TrekCœur

Journal d’un TrekCoeur est une chronique estivale, née au fil d’un trek dans les montagnes du M’Goun, au coeur du Haut Atlas marocain. Entre paysages grandioses, silences profonds, rencontres inattendues et instants de méditation, ce récit invite à regarder la création autrement : comme un rappel, un miroir et un chemin vers Dieu. Au fil des étapes, la marche devient plus qu’un déplacement. Elle devient une école du coeur, où la contemplation mène à la gratitude, la fragilité à l’espérance, et l’émerveillement au service des créatures

La chèvre

La montagne est particulière.

Elle est tellement citée dans le Coran qu’on ne peut la traverser sans être touché.

Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit que la montagne d’Uhud nous aimait et que nous l’aimions en retour.
Cette immensité majestueuse a un coeur qui aime.

Elle vit.

Elle glorifie.

Elle est connectée à Dieu.

Ne nous est-il pas rapporté que les montagnes faisaient le tasbîh avec le prophète Dâwûd (David) ?

C’est ce que nous ressentons en marchant à travers elles.

À chacun de nos dhikrs, l’écho semble répondre.

À peine perceptible, mais suffisant pour faire vibrer l’âme.

Sur le chemin, un troupeau de chèvres gambade devant nous.

Leur agilité est impressionnante.

Elles semblent en parfaite harmonie avec leur environnement.

Puis une scène me coupe le souffle.

Un petit chevreau, égaré, appelle.

Sa mère, non loin, lui répond.

Sa voix le guide jusqu’à elle.

Je revis la scène intérieurement.

« Maman… aide-moi. »

« Je suis là, mon amour. Suis le son de ma voix. Je ne te quitte pas. »

Le petit rejoint sa mère.

Il se blottit contre elle et murmure : « Merci, je t’aime, maman. »

Je pense à toutes les mamans qui veillent sur leurs enfants.

Quelle miséricorde…

Je me rappelle alors cette parole du noble Messager (paix et bénédictions sur lui) : « Dieu a divisé Sa miséricorde en cent parts. Une seule part a été descendue sur terre. »

C’est cette part qui inspire à une mère l’amour pour son petit.

Que réserve-t-Il donc avec les quatre-vingt-dix-neuf autres pour la vie dernière ?

Je suis rempli d’espérance.

Mais une question me traverse : Qu’ai-je fait, moi, de cette part de miséricorde déposée en moi ?

Le berger

Après avoir contemplé la miséricorde d’une chèvre guidant son petit, une question naquit en moi.

Qu’en est-il de moi ?

Qu’ai-je fait de cette part de miséricorde que Dieu a déposée en moi ?

Alors que je marchais, encore habité par cette interrogation, j’aperçus un homme un peu à l’écart.

Je pensai d’abord que c’était le berger.

Je décidai d’aller le saluer… peut-être pour lui offrir un peu de chocolat.

Plus je m’approchais, plus j’étais troublé par la sérénité et la lumière qui se dégageaient de lui.

Une présence paisible.

Une évidence.

J’avais l’impression de l’avoir déjà croisé.

Était-ce l’homme des rayons du soleil ? Peut-être.

À mon approche, son regard se tourna vers moi.

Un sourire radieux éclaira son visage.

— La Rahma ? me dit-il doucement.

Avait-il lu en moi mon questionnement ?

Je ressentais comme une transparence entre nos âmes.

— Oui… c’est exactement cela, répondis-je.

Je lui racontai la scène de la chèvre et de son petit.

La voix.

La détresse.

La réponse.

La tendresse.

Puis, les larmes aux yeux, je lui posai cette question qui brûlait en moi :
— Comment puis-je, à mon tour, devenir une miséricorde ?

Il essuya mes larmes d’un geste délicat.

Son regard se posa sur moi avec une douceur infinie.

Et il me dit : « Chacun peut se porter candidat pour être un canal de la miséricorde de Dieu.

Il y a tant d’âmes égarées…

Tant de naufragés qui appellent en silence.

Ils cherchent une voix.

Un signe.

Une main tendue.

Tu as le droit d’être cette voix.

Tu as le droit d’être ce canal. »

Puis, dans un souffle à peine audible, il murmura : « Par ici le chemin. Par ici le commencement. »

Ces mots ne désignaient pas une direction dans la montagne.

Ils indiquaient un passage intérieur.

Je repensai au petit chevreau.

Il avait suivi la voix… et il avait retrouvé la voie.

Oui.

Tout devenait limpide.

L’eau des montagnes donne vie à la vallée.

Mais pour irriguer les terres, elle doit passer par des canaux.

Petits, moyens ou grands… peu importe.

Ils ne retiennent pas l’eau.

Ils la laissent circuler.

Je compris alors que je devais simplement laisser passer l’eau.

Être un canal.

En laissant couler cette eau, je suis le premier à en être abreuvé.

Elle apaise ma soif.

Elle nettoie mon coeur.

Elle vivifie mon âme.

Quel soulagement.

Tout était clair désormais.

Louange à Dieu.

Je voulus remercier cet homme.

Mais il s’était déjà éloigné.

Il marchait paisiblement, comme porté par une lumière discrète.

Je me dis qu’il allait sûrement à la rencontre d’une autre âme en quête de réponses.

Qui sait…

Nos chemins se recroiseront peut-être.

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