Masculin et féminin : la différence à l’épreuve du pouvoir et de nos pratiques

Dans un précédent article intitulé « Masculin et féminin : une harmonie dans la différence », nous avons tenté de revenir à l’essentiel. Le masculin et le féminin y étaient abordés non comme des constructions idéologiques ou des catégories figées, mais comme des principes ontologiques et relationnels, inscrits au cœur de la nature humaine, de la vie conjugale et de l’équilibre de l’existence. L’enjeu était simple mais fondamental : rappeler que la différence n’est ni hiérarchie ni opposition, mais complémentarité vivante, orientée vers la vie. C’est en ce sens que le Coran affirme : « Les femmes ont des droits équivalents à leurs devoirs, suivant le bon usage. Et les hommes ont un degré au-dessus d’elles », [1] indiquant que la différence n’instaure pas une supériorité ontologique, mais ouvre un espace de responsabilité.
Une question demeure pourtant, et elle ne peut être éludée : que deviennent ces principes lorsqu’ils quittent la sphère de l’intime pour investir celle du pouvoir, de la cité et de la civilisation ? Le Prophète Muhammad, paix et salut sur lui, en posait déjà le cadre éthique lorsqu’il déclarait : « Chacun de vous est responsable, et chacun sera interrogé sur ce dont il a la charge. » [2]
Dès lors, le masculin et le féminin cessent d’être de simples données biologiques pour devenir des forces spirituelles et morales, capables du meilleur comme du pire : engendrer l’harmonie ou précipiter la destruction.
C’est à ce point de bascule qu’intervient la question du pouvoir. Abdessalam Yassine le formule avec une grande clarté lorsqu’il écrit que la responsabilité, dans la bouche du Messager de Dieu, « renvoyait à la comparution devant Dieu le Jour du Jugement, où chacun, […], aurait à rendre des comptes et recevrait la juste rétribution de ses actions, la récompense pour le bien accompli et la punition pour le mal commis ». [3]
Lorsque le masculin et le féminin structurent l’histoire et la cité, ils deviennent ainsi des épreuves spirituelles avant d’être des rapports de force.
C’est précisément sur ce terrain que le Coran apporte un éclairage d’une profondeur exceptionnelle. Il ne pense jamais le masculin et le féminin comme des identités figées, mais comme des fonctions vivantes, mises à l’épreuve par le pouvoir. À travers des figures exemplaires — Salomon et la reine de Saba, Pharaon et la femme du prophète Lût [4], paix et salut sur eux — il donne à voir des archétypes intemporels, révélant aussi bien les conditions de l’équilibre que celles de la rupture.
Salomon : le masculin accompli et intégré
Salomon, paix et salut sur lui, incarne une figure rare du masculin accompli. Il est à la fois roi et prophète, détenteur d’une puissance politique, militaire et symbolique considérable. Pourtant, jamais cette force n’est absolutisée. Elle demeure constamment reliée à un ordre divin qui la limite et l’oriente. Salomon en a lui-même conscience lorsqu’il dit : « Ceci est de la grâce de mon Seigneur, afin de m’éprouver : serai-je reconnaissant ou ingrat » [5]
Le masculin qu’il incarne est un masculin structurant. Il organise, gouverne et ordonne, mais sans brutalité ni aveuglement. L’épisode de la fourmi en constitue une illustration saisissante : « Une fourmi dit : “Ô fourmis, entrez dans vos demeures, de peur que Salomon et ses armées ne vous écrasent sans s’en rendre compte.” [Salomon] sourit, amusé par ses paroles, et dit : “Seigneur, inspire-moi pour que je rende grâce au bienfait dont Tu m’as comblé, ainsi qu’à mes père et mère, et pour que je fasse une bonne œuvre que Tu agrées…” ».[6]
Tout est là. Entendre la voix de l’infime, suspendre la marche de l’armée, répondre non par la force mais par la gratitude : voilà un pouvoir qui se contient lui-même. Ce masculin accompli n’écrase pas ce qui est faible ; il le protège. Il sait que toute puissance humaine, lorsqu’elle n’est plus habitée par la moralité révélée, finit par se retourner contre la vie. Le Coran donne ainsi à voir un masculin capable d’autorité sans violence, de verticalité sans domination.
Bilqîs : le féminin souverain, souple et lucide
Face à Salomon, la reine Bilqîs offre une figure tout aussi remarquable du féminin dans l’exercice du pouvoir. À la tête d’un royaume prospère, dotée d’un trône immense, elle incarne une souveraineté stable et organisée. Mais cette puissance ne se transforme jamais en rigidité. Dès la réception de la lettre de Salomon, son premier mouvement est la retenue : « Ô notables, conseillez-moi dans cette affaire ; je ne décide rien sans vous » [7]
Le féminin qu’elle incarne est profondément réceptif, mais jamais passif. Il observe, analyse, suspend l’action avant de s’engager. Cette posture, souvent perçue comme une faiblesse dans nos représentations modernes du pouvoir, constitue en réalité une force politique majeure. Bilqîs perçoit avec une lucidité remarquable les ravages de la guerre : « Les rois, lorsqu’ils entrent dans une cité, la ravagent et avilissent ses habitants » [8].
Et lorsqu’elle reconnaît ce qui la dépasse, elle ne s’abaisse pas ; elle s’élève. Sa parole finale — « Seigneur, je me suis fait du tort à moi-même ; je me soumets avec Salomon à Dieu, Seigneur des mondes » [9] — exprime un acte libre, lucide, pleinement assumé. Elle choisit de s’inscrire dans un ordre supérieur sans abdication ni effacement.
Pharaon : le masculin absolutisé
À l’opposé de Salomon se dresse la figure de Pharaon. Il incarne l’archétype du masculin dévoyé, absolutisé. Sa verticalité se replie sur elle-même jusqu’à se diviniser : « Je suis votre seigneur, le Très-Haut » [10].
Pharaon ne reçoit plus, n’écoute plus, ne doute plus. Toute altérité devient une menace à éliminer. Là où le masculin accompli protège la vie, le masculin absolutisé la sacrifie. Salomon entend la fourmi ; Pharaon fait massacrer les nouveau-nés. La force devient violence, l’autorité se transforme en destruction. Le Coran en montre l’issue inévitable : « Nous les fîmes, lui et ses armées, périr et les jetâmes dans la mer. Regarde donc comment fut le sort des injustes » [11].
La femme de Lût : la rupture du lien
À l’image de Pharaon pour le masculin, la femme du prophète Lût incarne un féminin déviant. Sa faute n’est pas l’exercice du pouvoir, mais la trahison d’un lien fondamental : celui de la confiance. En livrant le secret, elle rompt la fonction de préservation — la hâfidia — et devient facteur de dissolution.
Le Coran rappelle ainsi, avec une grande clarté, que ni le masculin ni le féminin ne sont sanctifiés en eux-mêmes. Chacun peut s’accomplir ou se pervertir selon son rapport à l’éthique et à la responsabilité.
Qiwâma et hâfidia : un équilibre de responsabilité
Le Coran ne conçoit pas le masculin et le féminin comme interchangeables, mais comme complémentaires. À l’homme est confiée la qiwâma, une autorité fonctionnelle orientée vers la protection et la prise en charge ; à la femme, la hâfidia, principe de préservation du foyer, du lien et du sens.
Cette répartition n’instaure ni hiérarchie ontologique ni privilège moral. Elle répartit la responsabilité. Le Coran l’énonce ainsi : « Les femmes ont des droits équivalents à leurs devoirs, suivant le bon usage. Les hommes ont un degré au-dessus d’elles » [12]
Le Professeur Abdessalam Yassine interroge ce « degré » : « Mais en quoi ce “degré” consiste-t-il ? S’agit-il d’une immunité pour fouler les femmes aux pieds, ou bien d’une responsabilité de protection et de direction bienveillante ? » [13] La question, ici, contient déjà sa réponse.
Le « degré » n’est donc ni un privilège ni une supériorité, mais un surcroît d’exposition morale devant Dieu.
Dans cette perspective, le Prophète Muhammad, paix et salut sur lui, incarne la qiwâma accomplie. Bien qu’investi d’une autorité décisive, il ne l’exerça jamais par contrainte. La tradition rapporte qu’« il était plus pudique qu’une jeune fille dans sa retraite » [14], signe d’une force intérieure capable de retenue.
En contrepoint, Khadîja, que Dieu l’agrée, incarne la hâfidia accomplie. Femme de puissance économique et sociale, elle mit son discernement et son soutien au service de la mission prophétique, sans domination ni effacement. Elle manifesta un féminin structurant, garant d’un ordre fondé sur la fidélité et la responsabilité.
Réapprendre l’équilibre
Le Coran ne parle pas du masculin et du féminin pour figer des rôles, mais pour éprouver des consciences. Il montre que la différence n’est ni un privilège, ni une menace, mais une épreuve divine confiée à la responsabilité humaine. Lorsque le masculin s’absolutise, il devient tyrannie ; lorsque le féminin trahit sa vocation de préservation, le lien se défait. Mais lorsque l’un et l’autre demeurent orientés vers Dieu, la différence devient source d’ordre, de paix et de fécondité.
Ainsi, la qiwâma n’est pas domination et la hâfidia n’est pas retrait. Elles sont deux manières d’habiter le pouvoir sans le corrompre.
La crise contemporaine entre l’homme et la femme apparaît alors moins comme un déficit de droits que comme une perte du sens du dépôt et de la finalité. En oubliant que la différence est une épreuve divine confiée à la responsabilité humaine, nous transformons la complémentarité en conflit et la liberté en désordre.
Reste une question décisive : comment réincarner aujourd’hui cette éthique du masculin et du féminin à la lumière du modèle prophétique, dans un monde marqué par la domination, la défiance et la rupture des liens ? L’examen lucide de cet écart entre l’héritage prophétique et la réalité contemporaine, ainsi que la nécessité de transformer les mentalités et les habitudes, mériterait de faire l’objet d’un autre article.
Lire aussi :
[1] Sourate La Vache, verset 228 [2] Rapporté par al-Bukhârî et Muslim selon Abdellah ibn Omar, que Dieu l’agrée. [3] A. YASSINE. ‘’Femmes MUSULMANES : Traité sur la voie, tome 1, p. 91 [4] Le Coran ne raisonne pas en catégories abstraites, mais à travers des figures exemplaires. C’est dans cette logique qu’il convoque la femme de Lût, paix et salut à lui, non pour stigmatiser un féminin, mais pour révéler une rupture éthique au cœur même de la proximité. [5] Sourate Les Fourmis, verset 40 [6] Ibid., versets 18 et 19 [7] Sourate Les Fourmis, verset 32 [8] Ibid., verset 34 [9] Ibid., verset 44 [10] Sourate an-Nâzi‘ât, verset 24 [11] Sourate Les Récits, verset 40 [12] Sourate La Vache, verset 228 [13] A. YASSINE. ‘’Femmes MUSULMANES : Traité sur la voie, tome 1, p. 61