Le quatrième pouvoir

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D’intenses débats continuent à avoir lieu sur la crise que traversent les médias actuellement. Des voix se lèvent contre « le journalisme de connivence »(1) et « les radios à fric » qui dominent de plus en plus le milieu médiatique. L’affaissement de plusieurs journaux de référence face au pouvoir du capital suscite l’émoi quant à l’avenir des médias indépendants.

Les médias indépendants ont toujours contribué à la défense de la démocratie en faisant entendre la voix des citoyens dans une ère où les élections ne sont plus suffisantes pour légitimer les pouvoirs en place. En effet, ces médias ont joué un rôle de contre-pouvoir pour défendre les droits des citoyens et contribuer à la réforme des systèmes politiques par la confrontation et la circulation des différentes opinions. Grâce au sens civique des médias et au courage de certains journalistes, les citoyens pouvaient dénoncer, critiquer, contrecarrer des décisions pouvant être iniques et injustes contre les innocents et les opprimés. On disait souvent que ce type de médias était la voix des sans voix. C’est la raison pour laquelle l’on a toujours parlé du « quatrième pouvoir ».

L’accélération de la mondialisation libérale a donné naissance à un nouveau capitalisme financier. La facilité de circulation du capital mondialisé a donné plus de puissance aux sociétés transnationales. Les États et les gouvernements ont souvent été obligés de céder face à ces sociétés pour éviter la cessation des investissements et la fuite des capitaux vers d’autres pays où les conditions d’accumulation du profit sont plus favorables. Ainsi, le véritable pouvoir a glissé vers la main d’un faisceau de groupes économiques transnationaux et planétaires dont le poids est devenu plus important que celui des États et des gouvernements. Un nouveau monde vient d’être créé ! Ses maîtres sont, désormais, ces sociétés qui se rassemblent chaque année à Davos lors du forum économique pour inspirer les politiques internationales.

Dans un tel contexte, il s’est produit une métamorphose décisive dans le champ des médias. L’investissement des hommes d’affaires dans les médias a pris son essor. L’indépendance et la crédibilité de ces médias ont été remises en cause et plusieurs voix se sont élevées pour alerter le risque que court la démocratie car l’indépendance des médias et la démocratie sont liées. Quand les médias sont sous emprise, c’est souvent parce la démocratie est fragilisée. L’agonie des médias est l’un des signaux de l’agonie de la démocratie.  

Les médias français n’ont pas fait exception. Un grand séisme a secoué la majorité des titres de presse et chaînes de télévision ces dernières décennies. Certains journaux ont disparu par manque de financement. D’autres ont été rachetés par des hommes d’affaires qui investissent, désormais, dans les médias. C’est le cas de Serge Dassault par exemple qui a racheté le journal le figaro et dont l’omniprésence a été critiquée par l’équipe de la rédaction du journal : « Nous n’avons plus le droit de parler en mal des pays dans lesquels Dassault fait du business et de ceux dont Nicolas Sarkozy veut se rapprocher» (2).

La finance de spéculation incite à l’endettement sans limite et a permis de tirer profit de toutes les niches offertes par les paradis fiscaux. Ce système a permis à un homme d’affaires comme Patrick Drahi de récupérer plusieurs titres de la presse française tels que le journal Libération et le magazine L’Express. Sa stratégie a consisté à financer toutes ces acquisitions par l’argent emprunté en faisant subir à ces journaux un plan social sans précédent dans l’espérance de pouvoir rembourser cet argent par les bénéfices réalisés par ces nouvelles acquisitions. Ces opérations ont été répétées plusieurs fois de la même façon pour racheter d’autres médias sans que cela ne suscite l’émoi sur le risque démocratique que présentent des achats en cascade de nombreux médias de portée nationale. La résignation de la classe politique était patente et inquiétante face à la privatisation de ces médias et nul n’a pu défendre la loi anti-concentration qui interdit la concentration de plusieurs médias entre les mains de  la même personne. En revanche, cette politique a été protestée par certains journalistes qui voyaient dans cette stratégie une opportunité qui conduira à la dégradation de la qualité de l’information qui doit être garantie par des rédactions solides. C’est le cas de la société des journalistes du magazine L’Express qui a adressé une lettre à Patrick Drahi : « Toutes ces pratiques, dont certaines sont inédites dans ce journal, nuisent gravement au contrat de qualité et de confiance […] noué avec les lecteurs […].Nous vous demandons solennellement de renoncer à cette stratégie de destruction de valeur, suicidaire pour notre titre […]. Dans quel but avez-vous acquis le premier news magazine de la presse française ? Avez-vous l’intention d’en être le fossoyeur ?»(3).

Un autre homme d’affaires a pénétré le monde des médias en achetant la Chaîne Canal+ qui est devenue une filiale de la société multinationale Vivendi. L’arrivée de Vincent Bolloré à la tête de la direction de la chaîne a marqué un tournant dans l’histoire des médias français. Les journalistes protestant la politique et la méthode Bolloré ont été expulsés. La censure de plusieurs documentaires tels que l’enquête sur le Crédit Mutuel et la fraude fiscale a mis en cause l’indépendance de la chaîne et a montré la fragilité des médias devant le pouvoir du capital. Le nouveau patron avait justifié cette décision en ces termes : « il faut donner aux clients des sujets qui les intéressent. Censurer c’est empêcher quelqu’un de dire des choses vraies, mais attaquer la BNP, LCL ou le propriétaire de l’immeuble est une bêtise ». Face à ces attitudes, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel n’a même pas pu convoquer l’homme d’affaires pour lui rappeler que la chaîne dont il est devenu propriétaire dispose d’une fréquence publique, et que l’une des conditions pour la conserver, c’est de respecter son indépendance éditoriale. De la même façon, le gouvernement de François Hollande a décidé de capituler quand la ministre de la culture et de la communication Fleur Pellerin a jugé que la censure de ce documentaire n’est pas prouvée alors qu’elle a eu déjà communication des pièces établissant la censure (4).

La privatisation du monde affaiblit les institutions de l’État et met sous tutelle les gouvernements et les parlements .Dans le monde des affaires, l’étique, la morale et la déontologie comptent peu. C’est la raison pour laquelle il est temps de trouver d’autres alternatives et d’autres voies pour sauver l’information de l’emprise du capital. Des journaux comme Mediapart et le Canard Enchaîné avec un modèle économique reposant sur la participation des salariés journalistes au capital du journal, les ventes réalisées et le refus de la manne publicitaire pourrait être une voie d’inspiration pour le journalisme indépendant. Il importe également de promouvoir une politique de financement participatif (5) qui permettra une réappropriation démocratique de l’information par les journalistes et les citoyens. La réforme des médias nécessite de ne pas oublier,  en outre, l’implication de l’Université et des universitaires qui sont toujours restés protégés contre la pression et la logique du marché.

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Notes

(1) Serge Halimi, Les nouveaux chiens de grade, Édition Raison d’agir, Novembre 2005.

(2) Pascale Santi, Citation, La rédaction du « Figaro » dénonce l’omniprésence de Serge Dassault, Le Monde, Octobre 2008.

(3) Laurent Mauduit, Citation, Main Basse Sur l’Information, Édition Don Quichotte, Septembre 2016.

(4) Lire la même référence.

(5) Voir le modèle de société des médias à but non lucratif proposé dans le livre  de Julia Cagé: Sauver les médias – Capitalismefinancement participatif et démocratie, Édition du Seuil et La République des idées, Février 2015.

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