De la terminologie musulmane française

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Dans tout travail de traduction, des problèmes inhérents à ce genre d’exercice surgissent inéluctablement. Et ils sont loin d’être spécifiques à la seule langue arabe, encore moins à la pensée « méthodique ». Les choix et parfois même les dilemmes dans l’emploi d’équivalents ou de la recherche de correspondants se posent à tout type de texte et dans toutes langues. Mon propos ici est ailleurs, il réside dans la difficulté à aborder un référent ou un concept et à l’habiller en mots audibles, compréhensibles et en phase avec la langue française ambiante tel que pratiquée en cette ère moderne.

La question des choix des termes peut paraître à première vue assez accessoire, mais dans le fond, elle lève le voile sur une question beaucoup plus importante qui, si on la néglige, pourrait avoir des conséquences imprévues.

La forme d’un discours n’est pas moins importante que le fond. Le fond tient de la forme. Le discours prend aussi sa force dans la langue qui le véhicule. C’est comme une oeuvre d’art qui prend encore plus de valeur si elle est taillée dans une matière précieuse. Forger et articuler un discours impose une réflexion fondamentale sur la terminologie employée, en tant que terme mais surtout en tant que concept, car certains vocables sont chargés de plusieurs sens, certaines formules sont porteuses de toute une vision. Comment traduire des expressions telles que « Jound Allah », « Quaoumah » ou « Jihad » en ne se fiant qu’à ses connaissances linguistiques ou en s’appuyant sur des dictionnaires ? Nous arriverions à des expressions maladroites qui seraient évocatrices pour le profane d’attitudes agressive et belliciste, ce qui n’est pas le cas.

D’abord, il faut prendre conscience des limites de la traduction en elle même. Il n’y a pas à faire mentir le proverbe italien : « Traduttore, traditore » (un jeu de mots signifiant Traduire c’est trahir).

Et c’est vrai ! Il est plus facile de construire directement un texte en français que de le traduire de l’arabe. C’est un exercice qui est difficile en soi et qui peut-être périlleux si la compétence n’est pas au rendez-vous ; encore que la maîtrise des deux langues ne suffit pas à elle seule pour traduire des textes pragmatiques. Il faut y adjoindre la mobilisation des notions non-formulées, mais présentes de manière latente dans le texte, ou l’acquisition de connaissances par une recherche ciblée qui dévoile l’étendue des concepts utilisés ainsi que l’emploi des éléments d’information dans ce qu’il y a à traduire. Ces notions, connaissances et informations non linguistiques sont ce que la Théorie du Sens désigne sous les termes de contexte ou bagage cognitif

Puis, la mise en ordre de ces éléments linguistiques et non linguistiques se fait par un travail sur la logique : logique d’une idée, logique d’un texte, voire de l’auteur.

Plus spécifiquement, la question soulevée est comment transposer des notions telles que « Ihsane, Sohba, Tou’ada, iqtiçâd, mihaj, khilafa minhâjiya, annawaadhime athalât…. » en restant fidèle au sens initiale ainsi qu’en préservant toute la charge et la puissance de ces termes et formules. Quoi qu’en en dise « franchir l’obstacle » ou « gravir la pente » n’ont pas le même impact ni la même portée que « Iqtihâm al ‘aquaba. » c’est peut être des traductions plausibles linguistiquement parlant, mais ils sont pauvres et bridés d’un point de vue conceptuel.

J’entrevois trois pistes :

 -La première est celle d’aligner plusieurs mots pour rapporter les différents sens. L‘exemple de jahilia qui devient violence-ignorance est assez parlant. Mais la marge de manœuvre est assez réduite, car pour un mot polymorphe, polysémique et pluridimensionnelle tel que la racine de « qâma » forte de sept niveau de compréhension, on se trouve vite limité. Ou de même que « ihsane » qui n’est pas que spiritualité, qui n’est pas que perfection, qui n’est pas que bienveillance à l’égard d’autrui, qui n’est pas que bienfaisance, qui est tous cela et encore plus, notamment la plus haute strate dans le cheminement. C’est cet aspect global qui se trouve occulté. Ce n’est plus un mot-clé autour duquel s’articule tout une vision ainsi que le discours qui en découle, mais une litanie de mots égrenés avec plus ou moins de bonheur ; ce qui, il est vrai, rapproche la compréhension mais fait perdre toute la « force de frappe » du terme contenue dans la formulation en arabe.

 -La deuxième piste est de garder comme tel le terme en arabe comme le fait Cheikh Abdessalam Yassine dans « la révolution à l’heure de l’islam », puis l’expliquer en le paraphrasant. C’est l’une des solutions qui me paraît les plus appropriées. Il y a tant et tant et de mot français d’origine arabe, et rien n’empêche d’apporter notre contribution à la langue française. Par exemple pour la zakat, ce terme commence à s’imposer de par lui même. Certains la traduisent par aumône légale, ce qui est faux. D’autres par taxe islamique ce qui est partiellement vrai, et Tariq Ramadan sauve la mise avec sa formule heureuse « impôt social purificateur » qui englobe les trois dimensions de la zakat.

Maintenir la formulation initiale des appellations est une force en soi, elle permet d’énoncer le signifiant, et de s’étaler sur le signifié.

 -La troisième piste : c’est l’utilisation de néologisme de sens. La néologie de sens consiste à employer un mot qui existe déjà et à lui donner un sens qu’il n’avait pas jusqu’alors. Pour les informaticiens c’est un peu à l’image des surcharges d’opérateurs en programmation orienté objet.

Par exemple, la véracité dans son entendement le plus courant est le contraire de mensonge, mais si on l’utilise pour parler de la vertu de « Sidq » elle se charge d’une dimension globale et exclusive à la fois. Et elle devient le contraire d’hypocrisie.

C’est aussi une issue au problème posé.

Quoi qu’il en soit, tout cela confirme la réalité du problème et le caractère impropre de la formulation française par rapport à la terminologie prophétique. Et l’on n’est pas forcément dans l’erreur quand on dit que toute langue autre que l’arabe est incapable de véhiculer le message coranique.

Ce serait bien de pousser quelques frères et quelques sœurs à suivre une formation orientée vers ce sujet. On en a grandement besoin.

Mais avant cela, il faudrait initier le débat et par l’apport de chacun, on y verra plus clair.

J’espère que je ne me parle pas à moi-même et que ce n’est pas un monologue interactif.

 

2 Commentaires

  1. salam, tout d\’abord pour cet article de qualité. je me disais que la traduction est un exercice plus que difficile… dans le sens où il ne suffit pas de maîtriser les langues, mais surtout de disposer d\’un bagage culturel, intellectuel qui permet d\’avoir une vision éclairée, de maîtriser les sens! Mais quand est-il quand il s\’agit d\’un texte écrit par un homme dont la vision du monde, de la vie dépasse celle du commun des mortels; quand et-il d\’un texte écrit par un élu de Dieu tel notre Prophète sws et quand est-il de la parole divine (coran). Même si nous savons que le sens des mots, des idées ne seront pas toujours transposés, il n\’en reste pas moins que la traduction est un outil indispensable… combien de personnes ont embrassé l\’Islam \ »juste\ » en lisant la traduction du coran, combien de personne ont été bouleversé par des écrits d\’hommes exceptionnels…

  2. Paix à vous Monsieur Belfikh. Merci tout d’abord pour ce partage en espérant que Dieu vous l’Agrée et vous en Récompense au delà de vos espérances. Pour ma part, je suis d’avis que la peur de trahir ne doit aucunement empêcher celui qui le souhaite d’entreprendre cette tâche au combien complexe, certes, mais au combien vertueuse d’essayer de traduire, de partager avec le non-initié, le non-arabisant ou même l’arabisant. Après tout ne sommes nous pas des francophones francisant qui chaque jour découvrons un peu plus la richesse de la langue que l’on parle par exemple. Que dire de l’Arabe ? Doit on viser la « perfection » ou tenter de s’en approcher le plus possible ? Doit on conditionner ses efforts uniquement au fait que ceux-ci se voient récompenser par la « perfection »? Tout oeuvre accomplie ou initiée sincèrement dans le chemin de Dieu n’est elle pas louable ? Dieu Sait Mieux. Un dicton dit: « il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne commettent pas d’erreurs ». Dieu n’a t-Il pas pardonné l’erreur à la communauté des Croyants ? Ne renoncez pas svp, beaucoup sont en attente consciemment ou inconsciemment. Dieu Sait Mieux.

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