Par-delà le voile : une question de liberté

Le voile islamique est une nouvelle fois au cœur du débat politique français. Certains proposent désormais d’en interdire le port dans l’espace public et de sanctionner les femmes qui continueraient à le porter.

Une telle proposition nous oblige à revenir à une question finalement très simple : dans une société qui se veut libre, une femme doit-elle pouvoir porter un vêtement religieux parce que sa conscience et sa foi l’y conduisent ?

À force de parler du voile comme d’un symbole politique, identitaire ou idéologique, on finit par oublier une évidence : pour beaucoup de musulmanes, le voile n’est ni un slogan ni un simple choix vestimentaire. Il relève d’abord de leur foi et de leur compréhension d’une prescription religieuse.

On peut partager cette conviction ou ne pas la partager. On peut discuter de son fondement, de son interprétation ou de la manière dont elle est vécue. Mais la liberté de conscience commence précisément là : dans la possibilité laissée à chacun de vivre une conviction religieuse que les autres ne sont pas obligés d’approuver.

Ni imposer, ni interdire

Il faut le dire sans ambiguïté : contraindre une femme à porter le voile est une atteinte à sa liberté.

Mais contraindre une femme à retirer le voile qu’elle a librement choisi de porter est également une atteinte à sa liberté.

On ne combat pas une contrainte par une autre contrainte.

Les femmes qui, dans certains pays, se battent pour ne pas être obligées de se couvrir défendent leur liberté. Une femme qui, en France, demande à pouvoir continuer à porter librement son voile défend exactement le même principe : le droit de ne pas laisser une autorité politique décider à sa place de la manière dont elle doit se vêtir.

La liberté n’est pas de remplacer une obligation de se couvrir par une obligation de se découvrir.

Elle consiste à laisser la femme choisir.

Cette distinction paraît élémentaire. Elle disparaît pourtant souvent du débat dès qu’il est question des musulmanes.

Le voile n’est pas nécessairement un manifeste politique

Une autre confusion consiste à attribuer automatiquement au voile une signification politique.

Une femme porte un foulard et l’on croit pouvoir en déduire ses opinions, son rapport à la France, sa conception de la société ou même son adhésion supposée à une idéologie.

Le vêtement devient alors une présomption.

Pourtant, on ne peut raisonnablement attribuer une intention politique à des millions de personnes sur la seule base d’un signe religieux.

Une musulmane peut porter le voile parce qu’elle considère qu’il fait partie de ses obligations devant Dieu. Une autre peut y associer la pudeur. Une autre encore peut le vivre comme une continuité naturelle de son éducation religieuse et de sa relation à Dieu.

Cela ne signifie pas qu’elle rejette la société dans laquelle elle vit.

Cela ne signifie pas qu’elle souhaite imposer ses convictions aux autres.

Cela ne signifie pas davantage qu’elle adhère à un projet politique.

Porter une conviction n’est pas vouloir l’imposer.

Et c’est précisément l’un des principes d’une société pluraliste : des citoyens peuvent avoir des croyances différentes, les manifester pacifiquement et continuer à appartenir pleinement à la même communauté nationale.

La laïcité n’impose pas l’effacement des croyants

La laïcité française est elle aussi souvent invoquée dans ce débat.

Mais la laïcité n’a pas été conçue pour rendre les citoyens invisibles religieusement.

Elle impose notamment la neutralité de l’État et de ses agents dans l’exercice de leurs fonctions. Elle garantit parallèlement la liberté de conscience et le libre exercice des cultes, dans les limites prévues par la loi et nécessaires notamment à la protection de l’ordre public.

Un citoyen n’est donc pas tenu, parce qu’il entre dans l’espace public, de laisser sa religion chez lui.

Un homme peut porter une kippa ou une croix. Une femme peut porter un foulard. Le fait qu’une conviction soit visible ne signifie pas qu’elle soit imposée aux autres.

La neutralité de l’État ne signifie pas la neutralité religieuse de toute la société.

C’est même parce que l’État est neutre qu’il doit pouvoir garantir à des citoyens ayant des convictions différentes la possibilité de vivre ensemble.

Parler de liberté sans écouter les femmes concernées ?

Il existe enfin un paradoxe dans les débats consacrés au voile.

On parle énormément des femmes musulmanes.

On veut les protéger. On veut les émanciper. On explique ce que leur voile signifie. On leur explique parfois même pourquoi elles le portent.

Mais leur demande-t-on suffisamment ce qu’elles en pensent elles-mêmes ?

Certaines femmes subissent certainement des pressions familiales ou sociales pour se couvrir. Ces situations ne doivent ni être niées ni minimisées. Toute contrainte doit être combattue et toute femme qui veut retirer son voile doit pouvoir le faire librement.

Mais il existe également des femmes qui ont choisi de le porter contre l’avis de leur famille, malgré les difficultés professionnelles, malgré les regards, parfois malgré les discriminations. Pourquoi leur liberté compterait-elle moins ?

Vouloir défendre les femmes suppose d’abord de reconnaître qu’elles sont capables de parler et de décider pour elles-mêmes.

Une femme qui choisit de porter le voile n’abandonne pas, par ce choix, sa capacité de penser.

Elle reste une personne, une citoyenne, une professionnelle, une étudiante, une mère, une voisine, avec son histoire, sa personnalité, ses convictions et ses aspirations.

Elle ne saurait être réduite au morceau de tissu qu’elle porte sur la tête.

La liberté seulement pour les choix que nous approuvons ?

C’est peut-être là que se situe finalement le véritable débat.

La liberté est relativement facile à défendre lorsqu’elle protège des comportements qui nous ressemblent et des choix que nous comprenons.

Elle devient beaucoup plus exigeante lorsqu’elle concerne une conviction que nous contestons ou que nous jugeons dépassée.

Or une liberté qui ne protège que les choix approuvés par la majorité cesse progressivement d’être une liberté.

La liberté de conscience implique le droit de croire et de ne pas croire, de pratiquer et de ne pas pratiquer.

Pour une musulmane, cela signifie aussi pouvoir considérer le voile comme une prescription religieuse et choisir de le porter. Une autre musulmane doit pouvoir considérer les choses autrement et ne pas le porter.

Aucune des deux ne devrait avoir à subir la contrainte d’un père, d’un mari, … ou d’un État.

Par-delà le voile

Il faut donc peut-être apprendre à regarder par-delà le voile.

Pour celle qui le porte par conviction religieuse, il peut au contraire avoir une importance profonde.

Derrière ce voile se trouve d’abord une personne. Une conscience. Une liberté.

Et c’est cette liberté qu’une société démocratique devrait protéger.

Une société libre ne devrait avoir à choisir ni le voile imposé, ni le voile interdit. Elle devrait défendre la femme : sa conscience, sa dignité et sa liberté de le porter comme de ne pas le porter.

Car prétendre libérer une femme en lui ordonnant de se découvrir reviendrait finalement à reproduire, sous une forme inversée, ce que l’on prétend combattre : décider à sa place.

Et peut-être est-ce là, aujourd’hui, le véritable enjeu par-delà le voile.

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