Cent mètres pour retrouver l’essentiel – À la rencontre des cœurs

Cette chronique est née de la conviction qu’aucune rencontre n’est le fruit du hasard. Allah place sur notre chemin des hommes, des femmes et des enfants qui deviennent, souvent sans le savoir, des enseignants de l’âme. Une parole, un sourire, une épreuve partagée ou un simple silence peuvent alors devenir une leçon de vie, de foi et de confiance en Dieu. Car certaines rencontres ne durent qu’un instant, mais leur écho accompagne le cœur pendant toute une vie.

Ce jeudi-là, je me rendais simplement à la Poste d’Yverdon pour envoyer un courrier. Une course banale, expédiée en quelques minutes dans nos vies à cent à l’heure.

Mais devant l’entrée, une scène figea mon regard. Une dame très âgée, le dos lourdement voûté par les années, tentait péniblement de descendre les trois marches du perron. Accrochée à son petit caddie à roulettes, elle avançait avec lenteur, chaque mouvement semblant lui demander un effort considérable.

Je me suis approché doucement :

— Madame, puis-je vous aider ?

D’une main, j’ai pris son bras fragile pour l’assurer et, de l’autre, j’ai soulevé son panier.

— Merci, mon garçon, c’est très gentil.

— C’est tout à fait normal, madame.

Une fois les marches franchies, elle m’a regardé :

— Vous savez où se trouve la Coop ?

— Oui, madame, c’est à une centaine de mètres. Venez, je vous accompagne.

Et nous voilà partis, bon an mal an, calant mes pas sur son rythme lent et régulier. En chemin, la conversation s’est nouée.

— Quel âge avez-vous, si ce n’est pas indiscret ?

— Quatre-vingt-quinze ans.

— Ah, quand même ! Et comment vous appelez-vous ?

— Sophie.

— Comme Les Malheurs de Sophie ? plaisantai-je doucement.

Elle a souri.

— Oui, c’est ça. Et vous ?

— Hda.

— Comment ?

— Hda. Comme « da » en russe, qui veut dire oui, mais avec un H devant.

Ma petite blague la fit sourire à nouveau, avant qu’elle ne me demande mes origines.

— Je suis Marocain, Berbère plus précisément.

Ses yeux se sont éclairés d’une douce nostalgie.

— Oh… Les Marocains sont tous gentils.

— J’espère en tout cas vous en donner une bonne image aujourd’hui, répondis-je avec un sourire.

— J’aime bien Marrakech et Ouarzazate… J’y allais souvent autrefois.

— Le monde est petit, je suis effectivement proche de la région d’Ouarzazate !

La marche continuait, mais une question me serrait le cœur.

— Dites-moi, Sophie… y a-t-il quelqu’un qui peut habituellement vous accompagner pour vos courses ?

Son regard s’est un peu voilé.

— Non… malheureusement.

Sa réponse me serra le cœur. Je lui adressai un sourire plein de tendresse et serrai doucement sa main.

— Merci, madame, pour votre gentillesse.

— Merci à toi, mon garçon.

Nous sommes finalement arrivés devant les portes du magasin. J’ai interpellé le personnel :

— Pourriez-vous aider cette dame à faire ses courses, s’il vous plaît ?

— On arrive !

Il était temps de nous séparer. Sa petite main lâcha mon bras pour reprendre son caddie.

— Au revoir, madame.

— Au revoir, mon garçon.

Je l’ai regardée s’éloigner dans les rayons.

On court tous les jours après le temps. On s’impatiente pour un rien… Et parfois, il suffit de marcher à deux kilomètres à l’heure pendant cent mètres avec une femme de près de cent ans pour se rappeler l’essentiel : ralentir, se rendre disponible et prendre soin les uns des autres.

Je pensais lui offrir quelques minutes de mon temps ; elle m’avait rappelé à quoi ce temps pouvait servir.

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