Le racisme tue : quand le débat public banalise la haine

L’attentat raciste de Trappes, survenu le 23 octobre 2026, qui a coûté la vie à Pengo Bossio Wangi et fait sept blessés, nous confronte à une réalité profondément inquiétante. Un an et demi auparavant, Aboubakar Cissé était sauvagement assassiné alors qu’il priait dans une mosquée du Gard. Deux tragédies distinctes, mais qui soulèvent une même interrogation : comment en sommes-nous arrivés à une telle banalisation de la haine xénophobe et antimusulmane, et jusqu’où iront cette indifférence et cet aveuglement ?
Ces violences ne sauraient être réduites à de simples actes individuels. Elles nous obligent à interroger le climat institutionnel, intellectuel, médiatique et politique dans lequel elles surviennent. Car la haine ne se développe pas dans un vide social. Elle se nourrit de représentations, de préjugés et de discours politiques et médiatiques qui, à force d’être entretenus et répétés, finissent par installer la défiance et la suspicion comme une évidence.
Depuis une trentaine d’années, nous assistons en France à une transformation profonde du débat public. De la question du voile à celle de l’identité nationale, du communautarisme au séparatisme, l’islam est progressivement devenu un objet permanent de controverses. Un glissement s’est opéré : de la critique légitime de certaines pratiques ou dérives, on est passé, dans une partie du discours public, à une mise en suspicion plus générale et plus systématique des musulmans. Le citoyen musulman essentialisé semble en permanence sommé de démontrer sa loyauté, son intégration et sa légitimité à appartenir pleinement à la communauté nationale.
Cette inquiétude n’est pas sans fondement : selon la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), les actes antimusulmans recensés en France ont augmenté de 88 % en 2025.
Cette dérive, accentuée ces dernières années par une polarisation politique et médiatique, révèle une contradiction fondamentale avec le projet universaliste français. Car l’universalisme républicain repose précisément sur le dépassement des appartenances particulières pour reconnaître à chaque individu une égale dignité. Or, comment prétendre dépasser les identités lorsque l’on renvoie sans cesse certains citoyens à leur religion essentialisée, à leur origine fantasmée ou à une altérité supposée ?
Plus profondément encore, nous assistons à un renversement du sens même de l’universalisme. Ce qui devait constituer un principe de cohésion, d’émancipation et d’égalité tend parfois à devenir un instrument de conformité culturelle. La laïcité, historiquement destinée à garantir la liberté de conscience et la neutralité de l’État, est parfois mobilisée dans des discours qui, en dénaturant sa vocation première, semblent exiger l’effacement de certaines expressions religieuses de l’espace social. L’égalité proclamée cède la place à une hiérarchie implicite des appartenances.
Cette évolution s’inscrit dans une transformation plus large du débat politique français. À mesure que les fractures sociales, économiques et territoriales se creusent, les questions identitaires occupent une place croissante, au risque de détourner l’attention des difficultés communes et de transformer des citoyens partageant les mêmes préoccupations en groupes supposément antagonistes. La figure du musulman devient alors, dans certains discours, le réceptacle commode des angoisses collectives.
Il ne s’agit pas de nier les défis réels auxquels la société française est confrontée. Il s’agit de rappeler qu’une société démocratique ne peut durablement banaliser la suspicion envers une partie de ses citoyens sans fragiliser les fondements de sa propre cohésion.
L’attentat de Trappes devrait donc nous conduire bien au-delà des condamnations circonstancielles. Ils nous invitent à interroger notre rapport à l’altérité, notre conception de la citoyenneté et notre capacité à reconnaître dans la souffrance de l’autre une atteinte à notre humanité commune et à notre pacte citoyen.
La lutte contre toutes les formes de racisme, et contre l’islamophobie en particulier, n’est pas une revendication communautaire : elle est une exigence universaliste et humaniste. Défendre la dignité des musulmans, comme celle de toute personne visée par le racisme ou la haine gratuite, ce n’est pas défendre une identité particulière contre une autre. C’est défendre le principe selon lequel aucune appartenance ne saurait diminuer la valeur d’une vie humaine.
La France ne manque ni de principes ni de références historiques pour relever ce défi. Mais encore faut-il qu’elle retrouve le courage de les appliquer sans distinction.
Car une République qui laisse s’installer l’idée que certains de ses citoyens seraient perpétuellement étrangers à la nation ne trahit pas seulement ceux qu’elle marginalise. Elle trahit sa propre promesse universaliste. Et c’est peut-être là que réside le danger le plus profond : non seulement dans la progression de la haine, mais dans notre capacité grandissante à nous y habituer.