Evan, à l’ombre de la miséricorde – À l’école des rencontres

Cette chronique est née de la conviction qu’aucune rencontre n’est le fruit du hasard. Dieu place sur notre chemin des hommes, des femmes et des enfants qui deviennent, souvent sans le savoir, des enseignants de l’âme. Une parole, un sourire, une épreuve partagée ou un simple silence peuvent alors devenir une leçon de vie, de foi et de confiance en Dieu. Car certaines rencontres ne durent qu’un instant, mais leur écho accompagne le cœur pendant toute une vie.

Rencontre avec Evan

Nous étions presque en été, et l’air commençait déjà à se réchauffer. Le soleil matinal inondait le parc de l’hôpital d’une lumière douce et dorée. Contrairement à beaucoup de ceux qui traversaient ces couloirs aseptisés, je n’étais pas malade. Ce matin-là, profitant du calme absolu des jardins de l’établissement, j’avais trouvé refuge sous l’ombre bienveillante d’un grand arbre.

Assis sur un banc, je savourais la quiétude de l’instant. J’avais ouvert mon Coran pour y lire mon programme quotidien, mes deux hizb matinaux. Dans ce lieu où se croisaient l’espoir et l’angoisse, ces paroles m’apportaient une paix immense.

C’est alors que j’entendis des pas s’approcher sur le gravier. C’était Evan, un jeune homme de vingt-deux ans.

Ses traits portaient la fatigue de ses combats intérieurs, mais son regard semblait étonnamment clair ce jour-là. Il tenait entre ses doigts une cigarette non allumée, prêt à la porter à ses lèvres. En apercevant le Livre entre mes mains, il marqua un temps d’arrêt. Avec une délicatesse qui me toucha profondément, il glissa sa cigarette dans sa poche. Un geste discret de respect envers le Livre sacré et envers ce moment de recueillement.

— Que lis-tu de si bon matin ? me demanda-t-il d’une voix douce en s’asseyant à mes côtés.

— C’est mon wird quotidien, lui répondis-je avec un sourire. Je lis mes deux hizb pour bien commencer la journée.

Il hocha la tête, le regard perdu un instant vers les branches au-dessus de nous.

— Tu sais…, commença-t-il d’une voix légèrement hésitante, j’ai beaucoup pensé à l’islam hier soir.

Je refermai doucement mon Coran, gardant un doigt entre les pages. Deux jours auparavant, nous avions eu une longue et profonde discussion. Il m’avait confié ses peines, ses doutes et ses blessures. Je lui avais alors expliqué, avec toute la sincérité de mon cœur, que l’islam pouvait lui offrir une voie, un sens et un refuge intérieur. De toute évidence, cette idée avait fait son chemin.

— Puis-je te lire quelque chose ? lui proposai-je.

— Volontiers, répondit-il, les yeux brillants d’une curiosité sincère.

L’Ouverture du cœur

Je commençai par lui réciter la sourate Al-Fatiha. Sa mélodie s’éleva doucement sous les branches de l’arbre. Avant de lui traduire les versets, je pris le temps de lui expliquer l’importance de cette sourate introductive et quelques-uns des noms qui lui sont traditionnellement attribués :

  • Umm al-Kitab, la Mère du Livre, car elle résume les fondements essentiels du message divin ;
  • Ash-Shifa, la Guérison, car elle peut apporter un apaisement aux cœurs blessés ;
  • As-Salat, la Prière, car elle occupe une place centrale dans le dialogue entre le Créateur et Sa créature.

Puis, je lui expliquai les versets un à un. Je lui parlai de la gratitude envers le Seigneur des mondes, de la miséricorde divine qui dépasse nos erreurs et de la responsabilité de chacun au Jour de la Rétribution.

Lorsque nous arrivâmes au verset : « C’est Toi seul que nous adorons, et c’est Toi seul dont nous implorons le secours »

Evan m’interrompit.

Il posa plusieurs questions, visiblement fasciné. Il cherchait à comprendre le sens de chaque parole, revenant parfois sur une expression qui l’avait particulièrement touché. Je répondis simplement, sans chercher à précipiter sa réflexion.

Peu à peu, son visage sembla s’apaiser.

Un long silence s’installa entre nous. Le vent faisait doucement frémir les feuilles au-dessus de nos têtes.

Il me regarda droit dans les yeux.

— C’est la vérité, murmura-t-il. Je crois en ce que tu viens de m’expliquer. J’aimerais devenir musulman.

Mon cœur bondit de joie, mais je pris soin de ne pas laisser mon émotion prendre le dessus sur la gravité de l’instant.

— Tu n’as pas besoin d’attendre d’être parfait ni de tout connaître, lui répondis-je doucement. Si ta conviction est sincère, tu peux devenir musulman dès aujourd’hui. Ensuite, si tu le souhaites, je pourrai t’accompagner dans ton apprentissage. Tu avanceras progressivement, à ton rythme.

Il resta silencieux quelques secondes, comme s’il mesurait pleinement la portée de cette possibilité.

L’Humilité de la jeunesse et la Miséricorde divine

C’est alors qu’un sourire en coin apparut sur son visage. Le naturel de ses vingt-deux ans reprenait le dessus. Avec une pointe de malice dans les yeux, il me lança :

— Mais tu sais… je crois que je vais faire mes conneries jusqu’à trente ans. Après, j’arrête et je me pose !

Je ne pus m’empêcher de sourire devant cette honnêteté désarmante, typique d’une jeunesse qui redoute parfois de devoir renoncer immédiatement à tout ce qu’elle connaît.

Je le regardai avec douceur.

— Dieu ne te demande pas d’être sans défaut, Evan. Nous faisons tous des erreurs. L’essentiel est de ne jamais désespérer de Sa miséricorde et de revenir sincèrement vers Lui lorsque nous chutons. Les portes de Son pardon restent ouvertes à celui qui se repent, cherche à se corriger et s’efforce de devenir meilleur.

Il m’écoutait attentivement.

— Cela ne signifie pas que le péché est souhaitable, poursuivis-je. Mais cela signifie que tes faiblesses ne doivent pas t’empêcher de te tourner vers Dieu. Tu n’as pas besoin d’attendre d’avoir réglé toute ta vie pour commencer à cheminer vers Lui.

Ses yeux s’agrandirent légèrement.

— Nous ne sommes pas des anges, ajoutai-je. Nous sommes des êtres humains, libres et responsables, capables de nous tromper, mais également capables de reconnaître nos fautes, de demander pardon et de recommencer.

Il baissa les yeux vers ses mains.

Pendant quelques instants, aucun de nous ne parla.

Puis il sourit.

Ce sourire suffisait. Je n’eus pas besoin d’ajouter davantage de paroles.

Il se leva doucement du banc et sortit de sa poche la cigarette qu’il avait rangée plus tôt. Il s’éloigna de quelques pas pour ne pas m’incommoder, l’alluma sous la lumière douce de cette matinée estivale et exhala la fumée vers le ciel.

Je le regardai sans le juger.

Il n’était pas devenu un autre homme en l’espace de quelques minutes. Ses habitudes, ses contradictions et ses blessures étaient toujours présentes. Pourtant, quelque chose venait de s’ouvrir en lui.

Sous les branches de cet arbre, au cœur d’un lieu habité par la souffrance et l’espoir, un jeune homme encore attaché à ses faiblesses venait peut-être de comprendre qu’il n’avait pas besoin d’être parfait pour commencer à cheminer vers Dieu.

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