Guerre et climat : l’angle mort écologique que le monde refuse de voir

À Gaza, la catastrophe est d’abord humaine. Des dizaines de milliers de morts, un nombre encore incertain de disparus, une population massivement déplacée, des familles entières privées de logement, d’eau potable, de soins et d’horizon. Avant toute analyse géopolitique ou environnementale, ces chiffres disent l’essentiel : l’ampleur d’une tragédie vécue dans les corps, les deuils et l’exil. C’est seulement après ce constat que peut apparaître une autre réalité, moins visible mais pourtant inséparable de la première : la destruction écologique produite par la guerre elle-même.
Car derrière les ruines humaines se déploie une nuisance environnementale d’une intensité rarement discutée. La guerre moderne est une machine énergétique totale. Chaque frappe aérienne, chaque déplacement de blindé, chaque chaîne logistique mobilise d’immenses quantités de carburants fossiles. Les explosions libèrent du dioxyde de carbone, mais aussi des oxydes d’azote, des particules fines et une multitude de composés toxiques issus de la pulvérisation du béton, des plastiques, des métaux lourds ou de l’amiante. À cette pollution immédiate s’ajoute une seconde onde, plus discrète mais souvent plus lourde : celle de la reconstruction. Produire du ciment, refondre de l’acier, transporter des millions de tonnes de matériaux constituent des opérations intensément carbonées, susceptibles, sur le long terme, de dépasser les émissions directes des combats.
Des travaux académiques récents ont tenté de quantifier cette réalité dans le cas de Gaza. Une étude conduite notamment par Benjamin Neimark, Patrick Bigger et plusieurs collaborateurs, diffusée début 2024 sous le titre A Multitemporal Snapshot of Greenhouse Gas Emissions from the Israel-Gaza Conflict sous forme de prépublication scientifique, propose la première estimation globale de l’empreinte carbone du conflit. Les auteurs y montrent que, dès les soixante premiers jours de guerre, les émissions générées excédaient celles produites annuellement par plus d’une vingtaine de pays ou territoires pris individuellement, et que l’intégration d’infrastructures militaires associées portait cette comparaison à plus d’une trentaine. En élargissant l’horizon temporel à la destruction cumulative et à la reconstruction attendue, certaines estimations dérivées de ces travaux suggèrent une empreinte totale dépassant trente millions de tonnes d’équivalent CO₂, soit un ordre de grandeur comparable aux émissions annuelles de pays européens de taille moyenne.
Mais Gaza n’est plus un cas isolé. La dynamique actuelle du Moyen-Orient montre une extension géographique de cette nuisance écologique militaire. Au Liban, les bombardements et destructions d’infrastructures civiles — écoles, habitations, réseaux — participent eux aussi à une dégradation durable des sols, de l’eau et des écosystèmes, tout en impliquant une reconstruction future fortement émettrice de carbone.
Plus encore, la guerre en Iran donne une mesure spectaculaire de cette accélération. En seulement deux semaines de frappes en 2026, le conflit a généré environ 5 millions de tonnes de gaz à effet de serre, notamment en raison de la destruction massive d’infrastructures et de l’incendie de millions de barils de pétrole. La combustion d’hydrocarbures, les frappes sur les installations énergétiques et la logistique militaire ont transformé des territoires entiers en zones de pollution intense, affectant durablement l’air, les sols et les ressources hydriques ().
La portée de ces chiffres doit toutefois être appréciée avec rigueur. Les études disponibles demeurent encore souvent des prépublications ou des analyses exploratoires, faute de données directes accessibles dans les zones de guerre. Néanmoins, leur méthodologie repose sur des approches reconnues en sciences de l’environnement : estimation des consommations de carburants militaires, modélisation des émissions liées aux explosions et aux incendies, comptabilisation des matériaux détruits puis nécessaires à la reconstruction, conversion de l’ensemble en équivalent CO₂. Les incertitudes restent importantes, mais elles révèlent surtout un fait politique : l’impact climatique des armées demeure structurellement sous-documenté.
Cette invisibilisation est d’autant plus problématique que ces conflits — de Gaza à l’Iran en passant par le Liban — s’inscrivent dans une tendance plus large où la destruction de l’environnement devient progressivement une dimension intégrée de la guerre contemporaine, et non plus un simple dommage collatéral.
Depuis les premières négociations climatiques internationales, les émissions militaires bénéficient en effet d’un régime particulier : elles ne sont pas intégrées de manière pleinement obligatoire et transparente dans les inventaires soumis au système onusien. Ainsi, alors que chaque secteur civil se voit sommé de réduire ses émissions, l’un des appareils les plus énergivores de la planète reste largement soustrait à l’examen public. Le contraste est saisissant : au moment même où l’on demande aux citoyens de modifier leurs modes de vie, la destruction armée et sa reconstruction échappent en grande partie à la comptabilité carbone mondiale.
L’enjeu dépasse de loin un seul territoire. Les conflits contemporains produisent partout un double effet climatique : ils émettent directement des gaz à effet de serre tout en détruisant des écosystèmes, puis mobilisent d’immenses ressources industrielles pour reconstruire ce qui vient d’être anéanti. La guerre agit ainsi comme un accélérateur silencieux du dérèglement climatique, non seulement par ses émissions propres, mais aussi par le détournement durable de moyens financiers, technologiques et politiques qui pourraient être consacrés à la transition écologique.
Reconnaître cette réalité ne revient ni à hiérarchiser les souffrances ni à instrumentaliser les tragédies humaines. Il s’agit au contraire d’élargir le champ de la responsabilité. Si la stabilisation du climat constitue réellement un horizon politique commun, aucune source majeure d’émissions ne peut rester hors bilan. L’intégration complète des activités militaires dans les inventaires carbone, l’évaluation environnementale systématique des conflits et la prise en compte juridique du coût écologique de la guerre apparaissent désormais comme des exigences minimales de cohérence.
Une vérité dérangeante s’impose alors : on ne stabilisera pas le climat dans un monde structuré par des cycles permanents de destruction et de reconstruction armée. Tant que la nuisance écologique militaire demeurera un angle mort de la pensée environnementale, la transition restera incomplète. Et le silence qui entoure cette réalité continuera d’ajouter, aux ruines visibles des villes bombardées, une dette invisible envers la planète entière.
Sources :
Version étendue avec estimations incluant infrastructures militaires et reconstruction.