Le Prophète ﷺ qui priait déjà pour nous

À l’occasion du Mawlid, nous aimons nous souvenir du Prophète Muhammad (paix et salut sur lui), évoquer sa vie, ses qualités, son noble caractère et tout ce que l’humanité lui doit. Mais se souvenir de lui, c’est aussi mesurer la place que nous occupions, nous, dans son cœur.
Car le Messager de Dieu ne s’est pas seulement préoccupé des hommes et des femmes qui vivaient autour de lui. Son cœur embrassait toute sa communauté, présente et à venir. Il pensait à ceux qui croiraient en lui des siècles plus tard, sans jamais l’avoir vu. Il priait pour eux. Il priait pour nous.
Une scène magnifique vécue avec notre mère Aïcha (que Dieu l’agrée) nous permet d’entrevoir cette immense miséricorde.
Urwa rapporte que Aïcha (que Dieu l’agrée) a dit : « Un jour, j’ai senti que le Prophète (paix et salut sur lui) était de bonne humeur. Je dis alors : “Ô Messager de Dieu, invoque Dieu pour moi.” Il répondit : “Seigneur, pardonne à Aïcha ses péchés antérieurs et futurs, apparents et cachés.” »
Aïcha laissa alors éclater sa joie au point que sa tête tomba sur ses genoux.
Le Prophète lui demanda : « Mon invocation te rend-elle joyeuse ? »
Elle répondit : « Et comment ! Bien sûr que oui ! »
Le Prophète (paix et salut sur lui) lui révéla alors quelque chose d’extraordinaire : « Par Dieu, celle-ci est mon invocation pour ma communauté dans chacune de mes prières. » [1]
Une scène d’amour et de proximité
Ce hadith nous fait entrer dans l’intimité du noble Messager de Dieu (paix et salut sur lui). Il nous ouvre la porte de cet univers d’amour et de miséricorde dans lequel vivait notre mère Aïcha (que Dieu l’agrée), qui occupait une place particulière dans le cœur du Prophète.
La scène est belle dans sa simplicité.
Notre mère Aïcha remarque que son époux est de bonne humeur. Elle saisit cet instant et lui demande une invocation. Le Prophète répond favorablement à sa demande et prononce des paroles qui emplissent immédiatement son cœur de joie.
Son rire vient du plus profond d’elle-même, au point que tout son corps en est ébranlé.
Et comment ne se réjouirait-elle pas ?
Celui qui invoque pour elle n’est pas seulement son époux bien-aimé. Il est le Messager de Dieu. Elle connaît la valeur de son invocation et mesure l’immensité du cadeau qui vient de lui être fait.
Mais ce qu’elle ne sait pas encore, c’est que derrière cette invocation personnelle se cache une miséricorde infiniment plus vaste.
Plusieurs enseignements se dégagent de ce récit.
Rechercher l’invocation des gens de bien
La première leçon de cette scène est celle de la valeur de l’invocation. Notre mère Aïcha demande au meilleur des hommes d’invoquer Dieu pour elle.
Dans notre cheminement également, l’invocation des personnes pieuses peut être un immense bienfait. Nous avons besoin de la compagnie des gens de Dieu, de leurs conseils, de leur exemple et aussi de leurs invocations.
Mais cette réalité doit d’abord nous conduire à reconnaître une vérité fondamentale : la foi est un don de Dieu.
Le Coran nous rappelle : « Il n’appartient nullement à une âme de croire si ce n’est avec la permission de Dieu. » [2]
Nos prières, nos bonnes œuvres et notre cheminement vers Dieu ne doivent jamais nous faire oublier qu’ils sont avant tout des bienfaits de Dieu.
Tout est grâce.
Et parmi les causes que Dieu place sur notre chemin peuvent se trouver une invocation, un conseil, une rencontre, une transmission ou une personne qui nous a précédés dans la foi.
Le Prophète (paix et salut sur lui) disait : « Je suis l’invocation de mon père Ibrahim. » [3]
Quelle leçon d’humilité !
Lui, le Messager de Dieu, reconnaît cette racine. Il sait d’où il vient. Sa mission s’inscrit dans une histoire spirituelle qui le précède.
Et nous ? De qui sommes-nous l’invocation ?
Avons-nous déjà pensé que notre présence sur le chemin de la foi pouvait être liée aux prières d’un père, d’une mère, d’un grand-parent, d’un éducateur, d’un homme ou d’une femme que nous n’avons peut-être même jamais connu ?
Nous ne sommes pas apparus seuls sur le chemin.
Nous sommes les héritiers d’une longue chaîne de croyants et de croyantes qui ont préservé, vécu et transmis la foi. Reconnaître nos racines spirituelles nous préserve de l’illusion de nous être construits seuls.
Savoir saisir les moments propices
Notre mère Aïcha nous enseigne également une forme de délicatesse. Elle ne formule pas sa demande à n’importe quel moment. Elle voit que le Prophète est apaisé et de bonne humeur. Alors elle lui demande d’invoquer Dieu pour elle.
Il existe ainsi des moments favorables, des circonstances dans lesquelles les cœurs sont davantage disposés à accueillir une demande, un conseil ou une parole.
Cette intelligence de la relation fait aussi partie de l’éthique du croyant.
Oser demander pour soi
Il arrive que nous demandions facilement à Dieu pour nos enfants, notre conjoint, nos parents, nos proches ou ceux qui traversent une épreuve, mais que nous pensions moins à demander pour nous-mêmes.
Notre mère Aïcha, elle, demande une invocation pour elle.
Demander pour soi exige parfois beaucoup d’humilité, car cela revient à reconnaître sa pauvreté, son besoin et son insuffisance devant Dieu.
Lorsqu’il s’agit de la vie dernière, le croyant aspire aux plus hauts degrés.
Le Coran nous rappelle ce Jour : « où ni les biens ni les enfants ne seront d’aucune utilité, sauf celui qui vient à Dieu avec un cœur sain. » [4]
Les hommes rivalisent souvent pour les biens de la vie ici-bas. Le croyant, lui, devrait apprendre à rivaliser dans les œuvres qui rapprochent de Dieu : les prières, le jeûne, les invocations, la générosité, la purification du cœur et toutes les occasions de s’élever spirituellement.
Notre mère Aïcha a reconnu une occasion précieuse et elle l’a saisie.
Savoir se réjouir des cadeaux de Dieu
Notre mère Aïcha rit. Ce rire n’est pas anodin. Elle mesure pleinement la valeur du cadeau qu’elle vient de recevoir et s’en réjouit profondément.
Cette attitude nous interroge également. Savons-nous encore nous réjouir profondément d’un bienfait spirituel ?
Nous sommes parfois davantage touchés par l’arrivée d’un avantage matériel que par une grâce qui concerne notre relation avec Dieu et notre vie dernière.
Notre mère Aïcha, elle, sait ce qui a véritablement de la valeur.
Mais le Prophète (paix et salut sur lui) va alors élargir davantage encore la portée de ce moment. Ce que notre mère Aïcha pensait être une faveur particulière était en réalité l’invocation qu’il adressait à Dieu pour sa communauté dans chacune de ses prières.
Voilà sans doute l’une des dimensions les plus bouleversantes de ce récit.
Ce qu’il venait de demander pour son épouse bien-aimée, il le demandait également pour toute sa communauté : pour les croyants présents autour de lui, mais aussi pour ceux qui viendraient après eux.
Pour nous.
Ne devrions-nous pas, à notre tour, ressentir quelque chose de la joie de notre mère Aïcha en apprenant que le noble Messager priait Dieu pour nous alors même que nous n’étions pas encore venus au monde ?
Son cœur était habité par sa communauté.
Dans un autre récit, le Prophète exprima son désir de rencontrer ses frères. Ses compagnons lui demandèrent : « Ne sommes-nous pas tes frères ? ». Il leur répondit qu’ils étaient ses compagnons et évoqua ceux qui viendraient après eux parmi sa communauté. [5]
Il pensait déjà à nous et nous portait déjà dans ses prières.
Et dans un autre hadith, le Prophète (paix et salut sur lui) explique que chaque prophète disposait d’une invocation exaucée et qu’il avait, quant à lui, gardé la sienne pour qu’elle devienne une intercession en faveur de sa communauté au Jour de la Résurrection. [6]
Quelle magnifique preuve d’amour ! Sa communauté était au cœur de ses préoccupations.
Alors une question s’impose à nous : quelle place le Prophète occupe-t-il, aujourd’hui, dans nos propres préoccupations ?
Prions-nous suffisamment sur lui ? Cherchons-nous réellement à le connaître ? Le faisons-nous connaître autour de nous ? Suivons-nous son exemple ? Faisons-nous vivre son enseignement et sa tradition ?
Le Mawlid ne devrait pas seulement être l’occasion d’évoquer notre amour pour le Prophète. Il devrait aussi nous conduire à nous demander ce que cet amour produit concrètement dans nos vies.
Apprendre à porter les autres dans nos invocations
Le hadith nous enseigne enfin à imiter la générosité du cœur prophétique.
Notre mère Aïcha avait demandé une invocation pour elle-même. Le Prophète (paix et salut sur lui), lui, invoquait pour toute sa communauté. À son exemple, nous sommes invités à élargir nos propres invocations : ne pas demander seulement pour nous-mêmes et ceux que nous aimons, mais porter dans nos prières l’ensemble des croyants, et plus largement l’humanité tout entière.
Le Coran nous apprend ainsi à invoquer pour ceux qui nous ont précédés dans la foi : « Seigneur, pardonne-nous ainsi qu’à nos frères qui nous ont précédés dans la foi. » [7]C’est une manière d’exprimer notre gratitude envers toutes celles et ceux qui ont préservé, vécu et transmis la foi jusqu’à nous : les prophètes, les pieux, les savants et les générations de croyants dont nous sommes aujourd’hui les héritiers.
Nous invoquons également pour nos frères et sœurs du présent. Notre père Ibrahim disait : « Seigneur, pardonne-moi, ainsi qu’à mes parents et aux croyants, le jour où nous rendrons les comptes. » [8]
Porter les autres dans nos invocations élargit le cœur, nourrit la fraternité et nous décentre de nous-mêmes.
Et à l’image du Prophète, nous devons aussi penser à ceux qui viendront après nous : demander à Dieu de préserver leur foi, de les guider, d’en faire des justes et des héritiers fidèles de la voie prophétique.
Ainsi, l’invocation crée un lien entre les générations : nous prions pour ceux qui nous ont précédés avec gratitude, pour ceux qui cheminent avec nous avec fraternité, et pour ceux qui viendront après nous avec espérance.
C’est aussi cela, suivre l’exemple du Prophète : ne pas penser seulement à nous-mêmes, mais porter les autres dans nos invocations.
Du souvenir à l’héritage
À l’occasion du Mawlid, se souvenir du Prophète (paix et salut sur lui) ne peut se limiter à évoquer sa naissance ou à exprimer notre amour pour lui. Faire vivre son héritage, c’est le suivre, s’imprégner de ses qualités — au premier rang desquelles la miséricorde — et laisser son comportement façonner le nôtre. Dieu dit à son sujet : « Et tu es certes d’une moralité éminente. » [9]et notre mère Aïcha disait : « Son comportement était le Coran. » [10]
Dès lors, une question demeure : où en sommes-nous par rapport à son exemple ? Avons-nous hérité de ses vertus, de son souci des autres, et faisons-nous vivre, à notre mesure, son message et ses œuvres ?
[1] Rapporté par Ibn Hibbân et par al-Bazzâr
[2] Sourate Yûnus, 10, 100
[3] Rapporté par al-Hâkim dans Al-Mustadrak et par al-Bayhaqî dans Dalâ’il an-Nubuwwa
[4] Sourate Ash-Shu‘arâ’, 26, 88-89
[5] Sahîh Muslim, n° 249
[6] « Chaque prophète a une invocation exaucée […] et je veux réserver mon invocation comme intercession en faveur de ma communauté dans la vie dernière. » (Sahîh al-Bukhârî et Sahîh Muslim)
[7] Sourate Al-Hashr, 59, 10
[8] Sourate Ibrâhîm, 14, 41
[9] Sourate Al-Qalam, 68, 4
[10] Sahîh Muslim