Asma bint Yazid : rivaliser pour la vie dernière

À l’heure où, chaque 8 mars, le monde consacre une journée à la réflexion sur la place et le rôle des femmes dans la société, il peut être précieux, de se tourner vers l’histoire pour redécouvrir des figures dont l’exemple continue d’inspirer et d’éclairer notre présent.
L’histoire musulmane est riche de femmes dont la foi, l’intelligence et la parole ont marqué la première communauté musulmane. Parmi elles figure Asma bint Yazid, que Dieu l’agrée, une femme de Médine connue pour son éloquence et sa lucidité. Elle se distingua rapidement au sein de la communauté, au point que les femmes de Médine la choisirent comme leur porte-parole. Elle devint ainsi, en quelque sorte, leur « ambassadrice » auprès du Prophète, paix et salut sur lui, chargée de transmettre leurs interrogations et leurs préoccupations.
Son histoire nous rappelle que les femmes de cette génération n’étaient ni silencieuses ni effacées : elles questionnaient, réfléchissaient et participaient pleinement à la construction spirituelle de leur communauté.
Mais leur ambition allait bien au-delà des revendications de leur époque. Elle était orientée vers une quête plus profonde : la recherche de la proximité avec Dieu et la part qui leur revient dans la vie dernière.
C’est dans cet esprit qu’Asma bint Yazid s’avança un jour devant le Prophète, paix et salut sur lui, pour poser une question qui traversera les siècles.
Une question qui dépasse les apparences
Un jour, alors que le Prophète, paix et salut sur lui, était assis en compagnie de ses Compagnons, Asma s’avança et l’interpella : « Que mes parents soient sacrifiés pour toi, ô Messager de Dieu ! Je suis l’émissaire des femmes auprès de toi et il n’est aucune femme, d’Est en Ouest, ayant entendu parler de ma venue ou non, qui ne partage cette opinion. Dieu t’a envoyé avec la Vérité aussi bien aux hommes qu’aux femmes et nous avons cru en toi et en ton Seigneur, qui t’a envoyé. Nous, les femmes, sommes restreintes ; nous sommes les piliers de vos foyers, celles qui satisfont vos désirs et portent vos enfants. Tandis que vous, les hommes, avez été favorisés par rapport à nous par la prière du vendredi et celles en congrégation, la visite aux malades, la participation aux funérailles, l’accomplissement d’un pèlerinage après l’autre et, plus encore que tout cela, par le combat sur le sentier de Dieu. Lorsqu’un homme parmi vous part pour le grand ou le petit pèlerinage ou s’engage sur la voie de Dieu, nous veillons sur vos biens, tissons vos vêtements et élevons vos enfants. Ne Partagerions-nous pas votre récompense ô Messager de Dieu ? »
Le Prophète, paix et salut sur lui, se tourna vers ses Compagnons et dit : « Avez-vous entendu une parole plus belle que celle de cette femme dans sa question religieuse ? » Ils répondirent, impressionnés : « Nous n’aurions jamais pensé qu’une femme puisse jouir d’une telle sagacité. »
Le Prophète, paix et salut sur lui, se tourna alors vers elle et dit : « Retourne auprès de celles qui t’ont mandatée et informe-les que le fait pour une femme de témoigner bonté et dévouement à son époux, de chercher à le satisfaire et de se conformer à sa volonté, équivaut à tout cela. »
À l’annonce de cette réponse, Asma s’éloigna joyeuse, proclamant l’unicité de Dieu — la ilaha illa Allah — et Sa grandeur — Allahu Akbar. [1]
Beaucoup de lumières, d’enseignements à tirer de ce récit magnifique
Une femme animée par le souci de la vie dernière
Asma ne se rend pas auprès du Prophète, paix et salut sur lui, pour une revendication sociale ou politique. Elle ne demande ni visibilité, ni pouvoir, ni statut. Sa question est d’un autre ordre : Partageons-nous avec eux la récompense ?
Son inquiétude est spirituelle. Elle craint d’être lésée devant Dieu, privée d’élévation, éloignée des degrés supérieurs de la vie dernière. Il s’agit d’un souci pur : le souci de Dieu.
Ces femmes avaient un esprit de concurrence, mais orienté vers l’éternité. Une jalousie noble, tournée vers la proximité divine.
La reconnaissance de la parole féminine
La réaction du Prophète, paix et salut sur lui, est tout aussi instructive.
Il ne rabaisse pas Asma. Il ne l’interrompt pas. Au contraire, il loue la qualité de sa question.
Cela montre la légitimité de la parole féminine et la profondeur intellectuelle des femmes de Médine. Leur préoccupation religieuse était sincère, exigeante, élevée.
Une redéfinition de la valeur
La réponse du Prophète, paix et salut sur lui, est extraordinaire.
Il montre que les actes invisibles — élever des enfants, préserver le foyer, soutenir son mari dans la justice — peuvent avoir la même valeur spirituelle que les actes visibles des hommes.
Il révèle un principe fondamental : ce n’est pas la forme ni la visibilité de l’action qui détermine sa valeur, mais l’intention et le lien avec Dieu.
On comprend alors la joie d’Asma. Elle découvre que la porte de la récompense est ouverte, même depuis le foyer.
L’esprit de concurrence dans la foi
Cette quête rappelle un autre épisode rapporté par al-Bukhari et Muslim.
Des Compagnons pauvres vinrent voir le Prophète, paix et salut sur lui, en disant : « Les gens riches ont emporté toutes les récompenses ! Ils prient comme nous prions, ils jeûnent comme nous jeûnons, et ils ont en plus des biens avec lesquels ils donnent en aumône… »
Le Prophète, paix et salut sur lui, leur enseigna alors de dire après chaque prière : 33 fois Subhan Allah, 33 fois Al-hamdu liLlah, 33 fois Allahu Akbar.
Lorsqu’ils revinrent lui dire que les riches avaient adopté la même formule, il répondit : « Cela est la grâce de Dieu qu’Il donne à qui Il veut. »
Le message est clair : Dieu ouvre des portes adaptées à chaque condition.
Et nous, que recherchons-nous ?
Aujourd’hui, dans quoi se manifeste notre concurrence ?
Dans les biens ? Les apparences ? Les réussites visibles ?
Le Coran nous appelle pourtant : « Rivalisez pour obtenir le pardon de votre Seigneur et un Paradis aussi large que les cieux et la terre… » [2]
La véritable concurrence est celle qui mène vers le pardon et la proximité divine.
Le récit d’Asma bint Yazid, que Dieu l’agrée, est un héritage d’une valeur inestimable.
Il rappelle que la grandeur ne se mesure pas à la visibilité des actions, mais à la profondeur de l’intention.
Rivaliser pour la vie dernière, chercher sa part auprès de Dieu, faire de sa condition un tremplin vers Lui : voilà la véritable noblesse.
À une époque où l’on s’interroge sur la place des femmes et leur contribution dans la société, cette histoire rappelle que les femmes de la première communauté musulmane avaient déjà une voix, une intelligence, une participation active, et une responsabilité spirituelle pleinement reconnues.
Mais leur ambition dépassait les questions de visibilité ou de statut : elle était tournée vers l’essentiel, la recherche de la proximité avec Dieu et la part qui leur revient dans la vie dernière.
Peut-être est-ce là la plus belle des rivalités : rivaliser pour la foi, pour la sincérité et pour la miséricorde divine.
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[1] Rapporté par Ahmad et Tabarani [2] Sourate Al-Hadid, v.21