« Ô Bilal, apaise-nous ! »

En ces jours et nuits bénis qui commencent à s’écouler les uns après les autres comme des gouttes de pluie sur une vitre après l’orage, me revient à l’esprit cette expression prophétique : « Ô Bilal, appelle à la prière et apaise-nous ! ». [1]
Elle prend tout son sens pendant ce mois de Ramadan où je cherche à faire silence autour de moi et en moi. Quel meilleur moment que d’être entre les mains de son Seigneur pour faire silence, se retrouver face à Lui, debout, les bras croisés sur le cœur, formant une harmonie et cherchant l’apaisement.
Un rendez-vous donné par Dieu, pour moi, pour me connecter à Lui, me plonger en moi-même, lire, donner à chaque lettre son droit, sentir mon souffle, le contrôler pour psalmodier et ancrer chaque membre dans le sol en position de prosternation face à Lui.
Je médite cette posture… Une image figée dans le temps, arrêtant le temps même, mettant fin à une course effrénée vers le néant, stoppant mon corps en lui donnant une direction.
Tel un arbre bien enraciné dans le sol et dont les branches s’étendent vers le ciel, je fixe mes pieds dans le sol en direction de Celui qui m’a invitée.
« Apaise-moi ! »
L’idée d’être happée par cette douce parenthèse calme, en m’arrachant aux tumultes de ma course qui ne s’arrête jamais, me séduit, m’enveloppe, me ralentit. Comme une main douce qui me tourne le visage vers l’essentiel, vers le durable, vers le constant. C’est ici, sur ce tapis, ce bout de paradis, l’espace de quelques minutes, qu’Il m’invite à me poser, à me reposer.
Sur ce tapis, je dépose mes fatigues, mes impatiences, mes failles. Je les confie à Celui qui ne dort jamais, et je me relève plus légère. La prière ne m’arrache pas à la vie, elle me rend à elle, purifiée de ce qui l’alourdissait.
« Et prenez pour alliées la résilience et la prière, car la dernière n’est accessible qu’à ceux dont le cœur est attentif ».[2]
C’est donc une affaire de cœur. Un moment volé au temps, fixé par Lui, pour moi, et qui, par des mouvements précis, ancre mon corps et l’attendrit, apaise mon cœur, le rassure, le relie à Lui qui ne dort jamais, qui écoute inlassablement.
Un corps et un cœur au diapason, l’un mouvant et l’autre battant dans une douce mélodie de transcendance vers l’Omniscient, le Guérissant.
Le Prophète qualifiait ce moment de lien comme « la prunelle de ses yeux ». C’est alors que le sens de ce moment fondateur du croyant se révèle. Ce moment est un lien et une clé qui pousse à accéder au meilleur.
« Par la prière, le blâmable et le mal s’interdisent ».[3]
Je me lie à l’essentiel et deviens un élément bienfaiteur autour de moi, car mon cœur est apaisé, rassuré et mon corps bien ancré dans sa trajectoire.
Quand tout devient invivable à l’extérieur à cause de son bruit et de son mouvement fou, le silence devient un havre de paix, car « le silence est plus proche du plein que du vide, de la présence que de l’absence ».[4]
Et c’est dans ce silence que je comprends que je ne fuis pas le monde, mais que je l’appréhende autrement, plus douce, plus solide.
Alors, lorsque je sors de cette parenthèse, le bruit n’a plus la même emprise. Mon cœur garde en lui l’écho de la prosternation, comme une vive source discrète. Je marche, j’agis, je parle, mais quelque chose en moi demeure posé, enraciné, tourné vers le ciel.
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[1] Rapporté par Abû Dâwûd, Musnad Ahmad [2] Sourate 2, verset 45. [3] Sourate 45, verset 29 [4] Jacques Tassin dans Le Monde 2024 à propos du silence de la neige dans le cadre de la Semaine du Son de l’Unesco.