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L’absence de culture politique, Tariq Ramadan

À considérer la récente histoire des pays musulmans avant et après la colonisation, on est en droit de se demander s’il existe vraiment une culture politique au niveau des populations. Depuis des décennies ces peuples sont le plus souvent soumis à des dictatures et leurs opinions n’ont jamais été déterminantes pour l’orientation des politiques nationales. Les indépendances n’ont pas beaucoup changé les données du problème, on le voit aujourd’hui et si l’on prend en compte, de surcroît, les taux effrayants d’analphabétisme dans ces sociétés, on est en droit de se demander comment un processus de participation populaire (on dira ici un processus de démocratisation) peut être mis en place. Tout a toujours été décidé ailleurs et ce qui est donné n’est jamais perçu comme un droit qui nous appartient mais comme un « cadeau » que le pouvoir consent.

On ne peut minimiser ce problème : au vrai, il est de première importance. Vouloir appliquer le principe de la shûra sur le plan national suppose que la population y soit préparée. En clair, cela suppose que l’on multiplie les expériences de participation sur le plan local, à l’échelle des quartiers et des campagnes, afin d’amener les populations à se prendre en main. En ce sens le travail social, les campagnes d’alphabétisation sont de première nécessité aujourd’hui, comme hier d’ailleurs et l’on se souvient que le Prophète, après la bataille de Badr, libérait les prisonniers qui avaient appris à lire et à écrire à dix musulmans. De nombreuses expériences, bien insuffisantes encore, sont réalisées dans les pays musulmans et les résultats sont remarquables. Au grand dam des pouvoirs en place qui voient d’un mauvais œil que leur peuple s’instruise et prenne en charge ses affaires.

L’absence de volonté politique

Qui aujourd’hui en Occident et chez les gouvernants des pays en voie de développement veut véritablement l’éducation des peuples et la réalisation d’un réel pluralisme dans les sociétés du Sud ? La question doit être posée clairement. Derrière les beaux discours fondés sur les droits de l’homme et la démocratie, les grandes puissances soutiennent des régimes dont le dernier des soucis est d’être « représentatifs ». La démocratie, ici, soutient la terreur dictatoriale là-bas. Sans se démonter. Et les dictateurs, conscients du rôle de protecteurs des intérêts occidentaux qu’on leur fait jouer, ne pratiquent pas dans la dentelle ni dans l’élégance. Ainsi, ils n’hésitent pas à empêcher toute entreprise, aussi positive et humanitaire soit-elle, qui mettrait en péril l’assise de leur pouvoir. Doit-on le rappeler ? Un peuple ignorant, soumis, ou silencieusement réprimé est la garantie de tranquillité des dictateurs et quand ces dictateurs sont eux-mêmes la garantie de sécurité stratégique des pays du Nord, alors l’ignorance, la soumission et la répression sont, d’une façon ou d’une autre, soutenus par ces derniers, sans états d’âme. L’on n’hésitera pas à propager les pires informations sur ceux qui oseraient contester cet ordre des choses : ils étaient « communistes », les théologiens de la libération ; ils sont « fanatiques, intégristes, réactionnaires », les musulmans engagés, les « islamistes ». On braquera les projecteurs sur les groupes les plus radicaux pour discréditer l’ensemble des oppositions : à tout prendre, il vaut mieux un dictateur, qu’un « fou de Dieu » qui nous promet des barbes et imposera des voiles. Les amalgames vont bon train : on niera qu’il existe des modérés… « sophismes », « fumisterie » dira le ministre de l’intérieur français Charles Pasqua… au fond, ce sont les mêmes.

Compte tenu des intérêts en jeu, force est de constater qu’il n’existe pas de volonté politique de changer les choses. Les pouvoirs en place répriment toute expression politique, mettent un frein à toute initiative, étouffent toute mobilisation populaire. Les gouvernants ne représentent pas des populations, ils représentent des intérêts ; et il arrive que ces intérêts les opposent à leur propre peuple. On a souvent pensé qu’il suffisait de renverser le pouvoir pour parvenir à réaliser un projet politique respectueux des valeurs islamiques. On sait aujourd’hui que les choses sont plus compliquées que cela et que la garantie de réussite n’est pas dans une structure étatique que l’on gère mais plutôt dans une dynamique que l’on entraîne sur le long terme. Les liens qui unissent les gouvernants du Nord à ceux du Sud sont nourris par une telle convergence d’intérêts, qu’il serait naïf de penser qu’il puisse en être autrement aujourd’hui. Contre vents et marées, il faut néanmoins continuer ce travail de formation et de participation parce qu’il est le seul à rendre leur dignité aux femmes et aux hommes que les despotes bafouent. Sans user de violence, patients et déterminés devant des gouvernants qui ont volé un pouvoir que l’histoire, s’il plaît à Dieu, les forcera à rendre.

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