Pourquoi il est indispensable de lire Orwell ?

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Le 21 janvier nous commémorons le triste anniversaire de la mort d’Eric Arthur Blair alias George Orwell. L’écrivain anglais est plus que jamais d’actualité. D’abord parce que beaucoup s’en réclame. Ce qui est logique dans une époque où la ligne de démarcation entre des élites médiatico-politiques et un peuple fragilisé par une mondialisation à deux vitesses ne cesse de se creuser.

Beaucoup voient en Orwell un écrivain prophétisant la surveillance totale de notre société dans son célèbre roman 1984 avec l’omniprésent Big Brother. Mais Orwell va au-delà d’une simple critique du système totalitaire. Il dresse une véritable anthropologie du peuple. Réduire son œuvre au seul 1984 (dont la subtilité est souvent peu perçue) est une trahison de l’œuvre d’un homme qui a avant tout placé la révolte morale face à l’injustice sociale au cœur de sa critique du capitalisme.

Redéfinir le peuple

Orwell était prédestiné à être un bon et loyal sujet de l’empire britannique. Elevé dans une famille de la moyenne bourgeoisie anglaise, il est un élève brillant. Pourtant, lorsqu’il s’engage très jeune dans la police coloniale en Birmanie, il rencontre l’injustice de l’impérialisme britannique, ce qui ne fera qu’amplifier le sentiment de révolte qui sommeil en lui. Il rentre en Angleterre, démissionne de son poste puis entreprend une immersion au cœur des classes ouvrières et populaires à Wigan. Il y découvre alors un socialisme différent du socialisme scientifique d’un Marx. Ce socialisme est plus instinctif, moins théorisé et trouve son point de départ dans l’indignation morale face aux injustices. Orwell rencontre un univers où les règles de l’économie et le sentiment égoïste n’ont encore que très peu de prise sur les esprits. En partant du réel, Orwell adopte une lecture du monde à contre-courant de celle des Modernes. En effet, ces derniers postulent que l’homme est avant tout un individu motivé par la recherche de ses intérêts individuels. Or, Orwell constate que les classes populaires sont animées par un ensemble de vertus humaines de base, à la portée de tous, telles que la solidarité, l’honneur, le respect de la parole donnée. Ce qu’il appelle la common decency (soit la décence des gens ordinaires) correspond à une aspiration à agir en bien et se développe dans les relations avec les autres. A contrario, l’isolement et la mise en concurrence entre les gens entrainent le développement des vices humains de base (le côté obscur des hommes) poussant à l’avarice, au mensonge et à la violence. C’est ce qui explique pourquoi, aujourd’hui, le peuple n’est plus soucieux de l’intérêt collectif mais plutôt par la préservation de son confortable mode de vie (c’est d’ailleurs sur cette corde que jouent les partis politiques versant dans le sécuritaire). Pour contrer cet individualisme montant, Orwell postule que la simple conscience « qu’il y a des choses qui ne se font pas » permet de construire une société juste et égalitaire.

C’est cette conception de l’homme qui le pousse à s’engager en 1936 aux côtés des ouvriers du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste), alors que la guerre civile fait rage en Espagne suite au coup d’état militaire de Franco. Il est blessé à la gorge et retourne en Angleterre où les intellectuels de Gauche propagent des mensonges sur le parti révolutionnaire et anarchiste. Orwell rédige alors « Hommage à la Catalogne » dans lequel il retranscrit son expérience. Que ce soit dans « Le quai de Wigan » ou dans « hommage à la catalogne », Orwell se montre très critique à l’encontre d’une gauche d’intellectuels, séparée du peuple qu’elle prétend pourtant défendre.

Un techno-criticisme avant l’heure

L’un des premiers effets, et souvent peu considéré de la révolution industriel, est l’écrasement de l’homme par la machine. En effet, soumis à l’impératif d’accumulation du Capital, les grandes fortunes ont développé la production de masse afin de vendre plus. Le Progrès scientifique, nouvelle religion imposant que demain sera forcément mieux qu’hier, amène alors les grandes fortunes à utiliser la technique et développer l’industrie pour à mettre au travail l’immense masse d’artisans et de paysans, désormais dépossédés de leur outil de travail (c’est ce que signifie le mot prolétaire). Bien évidemment, cette mise au salariat, soumettant ainsi le travailleur au patron, est toujours présentée, par le maître, comme un avantage pour le travailleur. D’où l’utilité de la publicité dont le but premier est de vendre des choses inutiles à des gens qui n’en n’ont pas les moyens. Le crédit, permettant de réaliser ses rêves, progresse dans la foulée.

Nous ne pouvons que trop vous conseiller la lecture de la première partie du Quai de Wigan pour vous rendre compte de la rudesse de la vie des ouvriers. En effet, l’auteur y évoque les débuts du XXème siècle marqués par d’importants accidents industriels coutant la vie à de très nombreux travailleurs déracinés et plongés dans un univers sale, glauque, froid et individualiste. Au-delà de la critique d’une technique dénaturant les paysages et écrasant les hommes, Orwell prédit que la machine va se substituer à toute activité humaine, rendre l’homme spectateur de sa vie et ainsi participer à sa déshumanisation. En effet, l’homme deviendra dépendant d’une technique, qui devait initialement lui faciliter la vie, et ne pourra envisager sa vie sans elle. Vision prophétique puisque aujourd’hui, peu de gens peuvent prétendre pouvoir se passer de leur smartphone, ou internet une seule journée. De même, la voiture est devenue incontournable pour des trajets de très courtes distances. De plus, alors que jardiner ne demande pas d’effort surhumain, la plupart préfère acheter des légumes importés de l’autre bout du monde. On peut également souligner comment l’excès de télévision favorise le développement de l’oisiveté et de l’obésité. Le progrès technique devait être au service des hommes. Il est désormais accepté que l’évolution du numérique transforme profondément nos rapports aux autres et notre nature même.

Contre l’oligarchie

La critique du totalitarisme d’Orwell est d’une subtilité rarement égalée. Alors que nombre d’œuvres (romanesques ou cinématographiques) nous proposent des modèles d’oppression trop explicite, où le méchant est rapidement identifiable, Orwell, quand à lui, dessine un pouvoir parvenant à obtenir l’adhésion de masses déconscientisées par la construction d’un ennemi extérieur (dans 1984, il est question d’Emmanuel Goldstein). L’auteur britannique décrit une société dans laquelle le pouvoir a réussi à faire croire au peuple que « la guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. » On pense alors immédiatement à la démocratie occidentale imposée à coups de guerres dites préventives dans les pays « non-civilisés ». On peut évoquer également le salariat qui soumet le travailleur aux patrons, en lui faisant croire que son salaire lui permettra de s’offrir tous les derniers gadgets inutiles qui le rendront libres. Enfin, comment comprendre que dans nos sociétés modernes, le footballeur inculte ou la star de téléréalité soient plus enviés par la jeunesse que les médecins, les enseignants et autres chercheurs ?

« En résumé, une société hiérarchisée n’était possible que sur la base de la pauvreté et de l’ignorance » (1984)

Bien qu’Orwell se définisse comme socialiste, il n’en demeure pas moins un adversaire déclaré de l’URSS stalinienne. D’ailleurs, ces deux ouvrages références (1984 et La ferme aux animaux) sont, en premier lieu, des réquisitoires à l’encontre du régime communiste. Cependant, le schéma qu’il décrit dans son œuvre vaut pour tout état dont le totalitarisme s’établit sur l’affaiblissement et le consentement des masses. En effet, Orwell s’oppose à la hiérarchisation d’une société où un petit groupe privilégié exploite la majorité. Il comprend rapidement que les élites martèlent au peuple qu’il y a pire ailleurs, afin que ce dernier se satisfasse de sa condition. Dans 1984, il dit :

« Les masses ne se révoltent jamais de leur propre mouvement, et elles ne se révoltent jamais par le seul fait qu’elles soient opprimées. Aussi longtemps qu’elles n’ont pas d’élément de comparaison, elles ne se rendent jamais compte qu’elles sont opprimées. »

Si Orwell reste plus que jamais d’actualité c’est surtout parce qu’il respirait le peuple et n’aimait pas les intellectuels. Il était convaincu que la construction d’une société juste et égalitaire devait commencer par la base et que le peuple n’avait aucune raison de recevoir des leçons d’intellectuels « plus portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires ». Orwell n’a pas formulé de pensée théorique à appliquer. Au contraire, il compte sur les intuitions et le bon sens de chacun pour entretenir et développer des valeurs communes et du lien social, socle et ciment  de la vie en société. A l’heure où les citoyens reprennent les rênes de la politique, au sens noble du terme, comme en Espagne par exemple avec Podemos, les intuitions d’Orwell doivent nous inspirer et nous amener à penser la société au-delà des intérêts communautaires et contre l’injustice sociale.

Louis Alidovitch, écrivain, auteur de l’essai « La Barbe qui cache la forêt »

1 commentaire

  1. Excellent article !

    2 livres pour commencer Orwell : [B][I]1984[/I][/B] et [I][B]Hommage à la Catalogne[/B][/I].
    Dans [B][I]1984[/I][/B] il traite d’une société future (de son point de vue) qui se situerait en 1984 et serait totalitaire… ça ressemble à aujourd’hui sur certains aspects.
    Dans [B][I]Hommage à la Catalogne[/I][/B] il raconte l’histoire d’un jeune européen (anglais je crois) allant rejoindre les brigades du POUM durant la révolution espagnole et la guerre contre Franco.

    Les 2 sont vraiment très bon et l’on pourrait dire que le combat d'[B][I]Hommage à la Catalogne[/I][/B] vise à éviter une société de type [B][I]1984[/I][/B]…

    En tout cas merci pour cet hommage à Orwell. Le capitalisme et son aliénation nous voilent l’Autre, le monde, Dieu.

  2. Excellent et une analyse qui apporte une autre dimension à la vision de ce visionnaire. Au delà de la justesse avec laquelle il a décrit, ce de façon criante et plutôt angoissante, notre époque. Vous mettez là en avant sa réelle volonté et son action. Car je dois admettre que je n’avais pas du tout ce point de vue.

    Une chose qui pose question, c’est comment tirer profit de ces oeuvres au lieu d’en être les acteurs, jouant de façon inéluctable la pièce décrite ? Pourquoi sommes-nous incapable d’aller à contre sens, puisque Orwell nous dit tout quasiment. La seule chose qu’on ne sait pas c’est la fin.

    J’ai lu 1984 au lycée (et un texte extrait au collège) et ça a impacté ma façon de penser et voir le monde, notre monde. Et je me disais que c’était un manuel, pour la bonne instrumentalisation du peuple, étant pourtant une dénonciation, j’en avais des frissons. A l’instar des belles histoires de Aldous Huxley et Ray Bradbury peut-être ? qui font faire des cauchemars. Je me demandais à la fin, mais qu’est ce qui nous arrive et comment en est-on arrivé là et si vite ? (Sachant qu’une partie ne s’est pas encore jouée et d’autres sont déjà bien passées et intégrées)

    Bref, un article que j’ai lu avec attention. J’ai une autre compréhension de l’auteur et de ses écrits. Merci 🙂

  3. salam aleykum Khaoula

    Merci pour ce commentaire enrichissant. Refuser le monde tel qu’il ne va pas est la première étape. Ensuite, il me semble que l’engagement dans les luttes sociales doit être la priorité. Malheureusement, la plupart des musulmans engagés ne se sentent concernés que par les questions dites communautaires: voile, halal, Palestine, etc…

    Or, nous avons tout à gagner si, demain, nous défendions l’intérêt commun. Nous serions perçu totalement différemment si nous étions les premiers à écrire et à s’engager aux côtés des ouvriers, des agriculteurs, etc…

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