A part les sermons, qu’y a-t-il dans nos mosquées ?

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L’Islam dans sa dimension culturelle, rejette une vision statique de l’univers. Le Coran lui-même a une approche dynamique des lois universelles. Ainsi, il est donné à chacun la possibilité de changer et de s’améliorer mais également, la possibilité de décroitre et de périr. En tant que système émotionnel d’unification, le Coran reconnait la valeur unique de l’homme au sein de la création, et rejette les liens de sang comme lien d’unité du genre humain. L’unité humaine est possible uniquement à travers la reconnaissance de l’origine spirituelle de l’Homme. On ne saisit sans doute  pas l’importance idéologique d’un tel constat et ses implications pratiques. Là où d’autres communautés spirituelles ont échoué à établir une unité du genre humain[1], le Coran y répond en donnant à chaque être humain la possibilité de s’élever de lui-même vers le ciel à partir de son propre terreau.

Pour cela, Dieu a donné aux Hommes un principe de vie qui s’accommode de tout changement (1) et  un terrain jeux accessible à tous (2).

1)      La religion islamique repose l’unité du genre humain sur le principe du Tawhid, définit comme étant la fidélité à Dieu en tout temps et en tout lieu. L’Islam, conçu comme système de gérance du monde, devient ainsi un moyen pratique de rendre ce principe de fidélité à Dieu opérationnel dans le vécu sentimental et intellectuel du l’humanité.  Et comme Dieu est  la condition spirituelle nécessaire à toute forme de vie, la fidélité à Dieu revient à être fidèle à la nature idéale de l’homme (Fitra). Ainsi, toute société doit avoir des principes universels et éternels pour gérer la vie collective au sein d’un monde changeant. Mais des principes éternels qui excluent tout changement, ne feraient que nier l’un des plus grands signes de Dieu décrit dans le Coran, à savoir le changement lui-même[2]. Car la fidélité se révèle dans la variété et le changement. Sans un tel changement, une société s’immobiliserait et se fossiliserait.

2)      Si la Réalité Ultime[3], selon le Coran, est spirituelle, sa vie consiste en un acte temporel. Tout ce qui est en apparence profane devient ainsi sacré. La critique de la modernité sur la matière fait converger la pensée rationnelle vers un tel constat[4]. Par un acte formidable de miséricorde, le Coran fait du monde profane tout entier un candidat à la réalisation spirituelle. Et réciproquement, l’absence de Dieu transforme l’espace en un cimetière infini où l’homme se trouve « seul ». Ceci est formidablement exprimé par le Prophète, salutations et bénédictions de Dieu sur lui, qui nous apprend que « toute la terre est une mosquée »[5]. La mosquée devient ainsi un lieu d’effort pour transformer cette fidélité à Dieu en principes opérationnels au sein d’une organisation humaine. L’Homme vient y apprendre l’adoration de Dieu, compris comme la transformation des idéaux en forces dans le temps et l’espace.

L’opération de sacralisation de la Terre qu’opère l’Islam doit nous pousser à revoir la mosquée non plus comme le lieu de fuite vers Dieu mais comme le théâtre de l’apprentissage du changement et de l’unité du genre humain au nom de la fidélité à Dieu. Ainsi, une question que nous pourrons poser à nos mosquées en Occident : «  A part les sermons, qu’y a-t-il dans ta mosquée ? »[6]

Avant de répondre à cette question, certes provocante, nous devons chercher à comprendre le moteur qui pousse une société humaine au changement. Quels facteurs peuvent provoquer un changement brusque et créer un développement de la société ou, au contraire, contribuer à sa ruine ? Pour cela, regardant comment le Coran, envisage les lois du changement des sociétés ?

La religion et les prophètes s’adressent aux hommes qui constituent le facteur primordial du changement social. Nous pouvons aisément constater que les destinataires du message coranique sont les « gens ». Le Prophète, salutations et bénédictions de Dieu sur lui, est donc envoyé aux hommes, il s’adresse à eux et il répond à leurs interrogations. Et ce terme « gens » est d’une valeur inestimable par rapport à d’autres termes. Le seul terme qui s’en rapproche le plus est le terme « masse ». En sociologie, ce terme signifie tous les gens, sans distinction de classe ou de caractéristique sociale. Et ce terme « gens » remplit bien ce sens.

A partir de cela, on déduit que l’Islam est la première école sociale qui considère que la véritable source et le facteur essentiel du changement social et historique sont simplement les « gens ». Ce ne sont pas les personnalités célèbres comme l’exprime Nietzsche[7], ni les nobles et les aristocrates comme l’affirme Platon, ni une partie des hommes (les prolétaires) comme le pense Marx[8], ni les leaders comme le prétendent Carlyle[9] et Emerson[10]. L’Islam fait de chaque personne responsable des changements au sein de la société. Nous en déduisant de ce fait un principe fondamental du Coran : les « gens » sont la source du changement et la mosquée doit être fondée pour répondre à leurs besoins.  Ainsi, la mosquée n’est pas le lieu de culte pour les musulmans, mais le lieu d’apprentissage du changement pour les gens qui constituent la société dans son ensemble. 

Il y a très peu de place pour le hasard dans l’Islam. La loi immuable, selon le Coran, signifie que la société bouge selon une base constante, une voie et une méthode spécifiques. Les sociétés, comme les êtres humains possèdent des lois immuables qui les régissent. C’est la raison pour laquelle les changements et les mutations sociales se font selon des lois immuables, ces lois constituent le parcours de la société. Nous pouvons constater que l’Islam se rapproche un peu de cette loi historique et sociale, mais apporte une sorte d’amendement à cette loi. La société humaine, à savoir les « gens », sont responsables et chaque individu assumera ses responsabilités dans la détermination de son avenir.

« Cette communauté a passé ; ce qu’elle a acquis par ses œuvres lui appartient et ce que vous avez acquis vous revient. Vous n’êtes pas responsable de ce qu’ils font. »[11] Tout cela dans le sens de la responsabilité individuelle et sociale. Il existe en sociologie deux facteurs ; l’un insiste sur la responsabilité et la liberté de l’homme dans le changement et le développement de sa société. L’autre porte sur les lois immuables indépendantes de la volonté des gens. Ce sont ces lois qui régissent la société selon une base constante, qui ne change pas. Ces deux facteurs sont, du point de vue des sociologues, contradictoires. Le Coran y voit en revanche une nette complémentarité : la société est régie par des lois irréfutables et immuables et l’homme doit opérer des changements à l’intérieur de ce système. Ainsi, les musulmans doivent retrouver au sein de la mosquée l’apprentissage de ces lois universelles dans lesquelles ils doivent opérer leur changement. Les sciences humaines et sociales, qui permettent de comprendre divers aspects de la réalité humaine, doivent être au centre des apprentissages fournis par la mosquée. Elle doit réconcilier le savoir religieux avec ces sciences pour que le croyant puisse faire de son idéal une force dans l’espace et le temps. 

Deux conclusions ressortent de ces réflexions. Si je veux que ma mosquée puisse apprendre aux « gens » la fidélité à Dieu en faisant face à un univers changeant, je dois faire en sorte qu’elle soit accessible aux « gens » et qu’elle puisse leur enseigner les lois universelles du changement.  Mon projet de mosquée vise-t-il que les besoins de ma communauté ou est-il à destinations de « gens » de ma communauté nationale qui attendent de connaitre la fidélité à Dieu ? Ma communauté trouve-t-elle les réponses nécessaires pour comprendre le monde qui nous entoure et les lois qui le régissent ? 

Seules les réponses à ces deux questions pourront nous aider à savoir si nos mosquées sont plus que des lieux de sermons.

 


[1] Constantine a échoué à établir l’unité du genre humain pour le christianisme en basant son dogme sur la trinité et en réservant la réalité spirituelle à l’ordre monastique.

[2] Cf Coran, sourate 2 verset 164, sourate 6 versets 97 à 99, sourate 25 versets 17 à 20, sourate 88 versets 17 à 20, sourate 20 verset 22.

[3] La Réalité ultime, terme est utilisé dans le soufisme pour désigner la connaissance de l’essence divine

[4] A la recherche du réel. Le regard d’un physicien, 2ème édition, 1993.

[5] Tirmidhi, Salat : 119.

[6] En référence à la question que Mohammed Iqbal posa à ses contemporains en Inde. M. Iqbal, L’aile de Gabriel, p. 20 édition Albin Michel 1977.

[7] Friedrich Wilhelm Nietzsche (1844-1990).

[8] Karl Marx (1818-1883).

[9] Thomas Carlyle (1795-1881).

[10] Ralph Waldo Emerson (1803-1882)

[11] Cf sourate 2 verset 140

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