« S’il te plaît.. . Ne m’aide pas ! »

Lorsque je suis devenue Assistante Sociale, j’avais un grand projet : Changer le monde ! Oui, rien que ça… Et puis le temps, l’expérience ont fait leur effet, aujourd’hui je suis plus… réaliste.

Cette profession reste à mon sens encore méconnue du grand public et largement caricaturée. En effet, je ne distribue pas l’argent des contribuables à des familles nombreuses d’immigrés qui souhaitent profiter des systèmes mis en place et je ne retire pas d’enfants des familles les plus équilibrées.

Cela étant dit, l’évolution s’est faite aussi à travers mes expériences, je me suis longtemps cachée derrière mes certitudes, les théories que j’avais apprises avant de comprendre que je ne ferai d’abord que ce que Dieu avait décidé et avec les moyens mis à ma disposition.

Cela étant posé, laissez-moi partager avec vous une certaine situation parmi quelques histoires de vie qui m’ont ébranlé, touché, qui m’ont permis de me construire autant professionnellement que personnellement. Car quoi qu’on en dise les personnes que je rencontre font partie de ma vie, de mon histoire. J’entends d’ici les détracteurs de l’implication dans le travail social, sonner l’alerte et m’accuser de ne pas prendre suffisamment de « distance professionnelle ». Bienheureuse, je suis de ne pas être distante dans mon travail et d’engager mon « moi » dans son entité.

Paris, 20ème arrondissement. L’Espace Solidarité Insertion accueille des femmes en grande précarité et/ou victimes de violences conjugales. Il est un accueil de jour où les femmes peuvent trouver un espace où s’exprimer, faire une pause dans leur quotidien. Aussi, des aides alimentaires et vestimentaires peuvent leur être attribuées.

Une jeune femme arrive à l’accueil de jour, défigurée, j’observe très rapidement qu’elle titube, que sa paire de lunettes est abîmée. Il est évident qu’elle a vécu un épisode douloureux. Je reçois Sara qui me conte le calvaire qu’elle a vécu avec son conjoint, qui l’a séquestré pendant des mois, la coupant de toute vie sociale, la privant de « vivres ». D’origine malienne, elle s’était mariée et avait rejoint son époux en France, pensant qu’une nouvelle vie s’offrait à elle. Au lieu de cela, elle avait vécu les pires sévices physiques et psychologiques, dont je tairai les détails par pudeur vis-à-vis d’elle et vis-à-vis de vous. Mon premier réflexe se veut enveloppant, rassurant, puis je m’agite à lui trouver un médecin, un logement où elle puisse en urgence trouver sécurité et apaisement. Elle porte plainte, bénéficie d’une ordonnance de protection et puis quelques semaines après ma première rencontre avec Sara ; elle retournera volontairement auprès de celui qui lui a ôté sa dignité de Femme… S’il te plaît ne m’aide pas ! Cela a été d’une violence incommensurable et je ne l’ai jamais revue. Est-ce que Sara avait besoin d’aide ? OUI. Est-ce qu’elle était prête à la recevoir en ces instants ? NON.

Il ne s’agit donc pas de moi, de ce que je souhaite se voir réaliser, de l’idée que je me fais de la justice. Le monde est plus complexe, les relations humaines sont plus complexes.

Carl Rogers[2] définit l’accompagnement social comme « une situation dans laquelle l’un des participants cherche à favoriser chez l’une ou chez l’autre partie, une appréciation plus grande des ressources latentes internes de l’individu, ainsi qu’une plus grande possibilité d’expression et un meilleur usage fonctionnel des ressources »

Accompagner ce n’est pas faire à la place de, mais avec ! Que puis-je faire sans la principale actrice ? Auprès des femmes victimes de violences conjugales, j’apprends très vite que je suis limitée, que le besoin de celles-ci, réside parfois juste dans le fait de déposer leur histoire à des professionnels à un instant T afin de mieux appréhender l’avenir.

Quand je pense à Sara, j’imagine ce qu’elle a dû vivre et Dieu sait qu’elle est présente dans mes invocations et dans mon cœur.

Je n’ai certainement pas changé le monde, ni aujourd’hui ni demain mais j’ai l’intime conviction de cheminer à travers ma profession, de raffermir ma foi par le biais de toutes celles dont les histoires de vie ont croisé la mienne. Et je prie Dieu qu’Ii les recouvre de Sa miséricorde.

 


Titre : Guy Hardy : membre de l’Association Européenne des Thérapeutes Familiaux. Auteur de nombreux articles, illustre sa démarche dans le livre : «S’il te plaît, ne m’aide pas», Éd. Jeunesse et droit et Érès, Liège, 2001.

[2] Carl Rogers : psychologue qui a œuvré dans le champ de la psychologie clinique, la relation d’aide (counselling) et l’éducation.

 

Un commentaire

  1. C’est vrai que si on coupe le “travail social” de la vie dernière (faire le bien pour en être récompensé par Dieu, ou, mieux, le faire car Dieu l’apprécie) on a du mal à garder la motivation en constatant que notre aide n’est pas bien utilisée.
    C’est un peu le cas d’un auteur qui a écrit un livre, puis qui le trouve sous le pied d’une table pour compenser un sol dénivelé. Le livre a été “utile” mais pas comme l’auteur attendait.
    Ce texte affiche la complexité humaine, qui évalue le pour et le contre, à l’échelle rationnelle comme à l’échelle passionnelle, ce qui donne des résultats imprévisibles lorsqu’on applique des standards professionnels.

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