La liberté (selon la thèse stoïcienne)

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Aujourd’hui, la liberté est au centre des débats politiques qui utilisent ce concept en lui prêtant différentes acceptions. Dès lors, qu’est-ce que la liberté ? Selon l’opinion commune, elle est « faire ce que l’on veut dans la limite de la liberté d’autrui ». C’est cette définition qui est utilisée dans les milieux politique et médiatique. Elle est un principe fondamental qui semble au premier abord s’opposer à la religion.

 

En effet, les lois religieuses ne limitent pas seulement les libertés individuelles pour préserver la liberté d’autrui, à l’instar des régimes démocratiques d’aujourd’hui. Elle intervient notamment dans une sphère privée pour préserver le dévot de sa propre personne. En d’autres termes, la religion admet une science plus profonde de l’être humain ; l’existence d’une âme dont les inclinations égoïstes peuvent s’opposer au sentiment d’humanité présent en chacun de nous. La religion veut donc amener l’Homme à actualiser ce qui est potentiel et qui sommeille en lui : son humanité. Mais l’humanité n’est pas un concept qui s’exprime à travers une individualité mais plutôt un concept générique incluant tous les hommes. En définitive, l’humanité en tant que telle ne peut être actualisée que si tous les hommes se réunissent et réalisent la fonction qui leur est propre, c’est-à-dire d’être « humain ». C’est en cela que doit consister la Politique dans la religion et chez les théoriciens de l’Antiquité. Les lois ne sont là que pour rendre les hommes meilleurs, c’est-à-dire libres dans leur être afin de vivre heureux et en harmonie. Le modèle humain par excellence, pour ces deux traditions, est l’homme sage.

Il est certain que les régimes politiques modernes n’ont plus conservé cette visée originelle de la science politique non plus que de l’idée de liberté. Aujourd’hui, la politique n’est pratiquée que d’un point de vue matérialiste. Un Etat a le devoir de procurer une vie décente à travers un travail, un système de santé et des aides. Cet argent est destiné à la consommation qui alimente le travail. Les hommes, qui font ce qu’ « ils veulent », sont en réalité les régulateurs d’un système de marché. La liberté est alors ici une illusion car elle n’est pas la fin de la Politique mais le prétexte d’un continuel enrichissement. L’homme, dans ce système, n’est qu’un moyen et non une fin.

Une redéfinition du concept de liberté s’impose. Celle que nous allons étudier est empruntée du stoïcisme et plus particulièrement celle donnée par Epictète.

Le Stoïcisme est un courant de pensée née à Athènes au IVème siècle avant J.C. Son fondateur fut Zénon qui l’enseigna dans son école surnommé « l’école des Portiques ». À travers les siècles et notamment la conquête d’Athènes par l’Empire romain, le courant s’est alors diffusé et d’autres penseurs l’ont à leur tour enseigné et revivifié sa pensée. L’un des plus mémorables maîtres du stoïcisme fut Épictète. Nous ignorons la date précise, néanmoins nous attribuons sa naissance autour de 50 après J.C et sa mort entre 125 et 130. Esclave romain affranchi, Épictète tendait à prouver que l’on pouvait être esclave mais libre à la fois et être homme libre mais en réalité esclave. Pour lui, le philosophe c’est-à-dire en grec, ami (philos) de la sagesse (sophia), en d’autre terme celui qui est en quête de la sagesse n’a pas besoin de passer sa vie à lire des textes théoriques sur le monde et la nature humaine pour devenir sage. La lecture est une simple initiation à la pensée mais n’est en aucun cas une condition d’accès à la sagesse. Elle n’est pas le résultat d’une accumulation de savoir mais une pratique de la vie et donc que tout philosophe se doit de la chercher en lui-même. D’ailleurs, il n’écrivit aucun livre et les seuls qui soient en notre possession aujourd’hui, le Manuel et les Entretiens, ont été écrits par un disciple nommé Arrien.

Le livre dont nous allons tirer la pensée essentielle est le Manuel. Il s’agit d’un manuel pratique d’exhortations tiré des Entretiens. Épictète invite les hommes à réfléchir sur cette notion de liberté car elle est au fondement du bonheur. Il pose donc ce problème et y répond de manière rationnelle pour amener ainsi le disciple à prendre conscience du chemin à suivre.

Tout d’abord, il convient selon lui de faire un partage. Ce partage est le fondement de la pensée stoïcienne : Distinguer ce qui ne dépend pas de nous et ce qui dépend de nous.

Ce qui ne dépend pas de nous est en réalité toutes les choses sur lesquelles nous n’avons aucun pouvoir et qui rendent ainsi notre liberté inutile. Exemple : La mort, la maladie, les intempéries, la pauvreté, la richesse … Tout ce qui relève en réalité de ce qui est extérieur à nous. Le monde suit son propre cours et il ne convient pas au monde de changer sa disposition en vue de satisfaire la volonté d’un seul homme. Épictète demande donc de considérer qu’un Partage a été fait. Que Dieu, l’Intelligence par excellence, a tout agencé de la plus belle manière et a fait un Partage qui n’aurait pu être meilleur qui ne l’est. Il est donc indigne de l’homme, par son ignorance, de le refuser. Le meilleur comportement à avoir selon Épictète, pour se libérer de la tristesse, c’est de vouloir les choses telles qu’elles apparaissent car notre liberté n’a aucun pouvoir dessus. Pour demeurer heureux, nous devons apprendre à vivre avec elles. On peut alors penser au premier abord que cette attitude est d’être passif, comme lorsque l’on dit de quelqu’un qui reste « stoïque » face à la mort, tel un être insensible. En réalité ce qu’Epictète met comme condition du bonheur, c’est d’agir, de forcer son âme à aimer ce qui arrive en se persuadant que cela n’aurait pu être meilleur autrement, car l’Intelligence qui est à l’origine du monde l’a faite ainsi. Le sage fait donc preuve de gratitude et de bienveillance face à ce qui lui arrive.

« Ne cherche pas à faire que les évènements arrivent comme tu veux, mais veuille les évènements comme ils arrivent, et le cours de ta vie sera heureux. »[1]

Dès lors, une précision s’impose. La richesse, la pauvreté sont des choses qui nous sont étrangères, on ne les possède pas, mais elles nous échoient par le simple Partage au même titre que la mort ou la tempête. Si nous ne les considérons pas comme des choses étrangères à nous, alors « la tristesse t’envahira, tu feras des reproches [à Dieu] comme aux hommes ». En d’autres termes nous serons esclaves des événements extérieurs.

Il s’ensuit que la richesse, la pauvreté, la mort et autres ne sont ni des biens, ni des maux. Ils ne sont que le Partage de Dieu sur tous les hommes.

Il convient donc de savoir ce qui dépend de nous.

« Dépendent de nous : jugement de valeur, impulsion à agir, désir, aversion, en un mot, tout ce qui est notre affaire à nous. Ne dépendent pas de nous, le corps, nos possessions, les opinions que les autres ont de nous, en d’autre mot tout ce qui n’est pas notre affaire à nous. (…)Ta femme est morte ? Elle a été rendue. « On m’a pris mon domaine. » Alors lui aussi a été rendu. (…) Si tu veux que tes enfants, ta femme, tes amis soient toujours en vie, tu es insensé : car tu veux que (…) ce qui t’est étranger soit tien. »[2]

Ainsi, ce que l’on peut changer c’est notre représentation. Nous pouvons adopter un autre point de vue sur les événements. Cela n’est pas une chose facile, mais il faut s’y « exercer ». Il est en cela, le travail de la liberté. Elle est une acquisition à travers les bonnes habitudes. Cette liberté est vue comme absence de souffrance. C’est l’ataraxie, signifiant en grecque «absence de passion », qu’est le but que doit se fixer tout homme aspirant à la sagesse. Épictète exhorte les hommes à vivre en accord avec la nature et la raison. Ce qui dépend de nous est donc notre propre perception des choses et nos actes.

Les stoïciens considèrent que tout ce qui est étranger à nous ne sont ni biens ni maux par rapport à nous, mais des choses indifférentes qui apparaissent telles qu’il a été décrété de toute éternité. Mais, ils ne considèrent pas pour autant qu’il n’existe nul bien et nul mal. En réalité, Épictète souligne que le seul bien est le bien moral et le seul mal est le mal moral. Si nous commettons une injustice, nos pleurs sont alors légitimes et nous devons nous améliorer. Si nous commettons un bien moral, alors notre joie est justifiée. Il est insensé d’être heureux pour nos richesses mais sensé de l’être pour nos bonnes actions.

Dès lors qu’en est-il d’autrui ? Peut-on changer l’injustice qui nous a été infligée ? Doit-on la changer ?

Il s’agit notamment de choses extérieures. Mais je peux changer ce qui dépend de moi, ce qui est en mon pouvoir c’est-à-dire la représentation que je me fais de cette injustice. Je peux alors transformer la peine que je peux ressentir par de l’acceptation. J’accepte les dires et faits d’autrui, car je ne veux pas qu’elles me nuisent, mais si elles me nuisent alors je suis le seul responsable de ma représentation et j’en serai esclave.

« Ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais leur jugement sur les choses. (…) Quand donc quelqu’un t’a provoqué, sache que c’est ton propre jugement qui t’a provoqué. Aussi, avant toute chose, essaie de ne pas être captivé par la représentation ; car une fois que tu auras obtenu temps et délai, tu seras plus facilement maître de toi. (…). »[3]

C’est en cela que consiste la liberté selon Épictète ; libérer l’homme de ses passions et de ses fausses représentations afin de devenir un être vertueux, c’est-à-dire un homme qui pratique les plus belles actions. Mais, le propre de la vertu est l’excellente moyenne et c’est cela qui caractérise les plus belles actions, elles ne sont qu’un juste milieu. Le Manuel recueille des exhortations qui visent à rendre l’homme sage.

« Fixe-toi dès aujourd’hui un style et un modèle que tu garderas à la fois pour toi-même et en présence des hommes. Le plus souvent, garde le silence, ou ne dis que le nécessaire. (…) Ne ris pas souvent, ni de beaucoup de choses, ni sans retenue. Refuse absolument de prêter serment, si cela est possible, sinon, refuse-le autant que les circonstances le permettent… »[4]

En définitive, c’est une disposition innée qu’est la recherche du bonheur et nous considérons la liberté comme son élément constitutif. Pour certains, la liberté est acquise et permet de réaliser le bonheur. C’est ainsi qu’agit l’opinion commune qui la définit comme : « faire ce que l’on veut et ce qui nous paraît bon de faire ». Pour le stoïcien, la liberté est à obtenir, elle est une finalité qui par sa seule acquisition donne le bonheur. Cette liberté est limitée par les choses extérieures dont elle ne peut interrompre le cours. En prenant conscience que l’homme ne peut agir que sur lui-même, le travail consistera à adopter le juste milieu en toute chose, en soumettant ses volontés à la raison, en pratiquant la vertu afin d’accéder à la sagesse et de vivre en harmonie avec la nature instable et les hommes.

« Si tu ne vois pas encore ta propre beauté, fais comme le sculpteur d’une statue qui doit devenir belle : il enlève ceci, il gratte cela, il rend tel endroit lisse, il nettoie tel autre, jusqu’à ce qu’il fasse apparaître le beau visage dans la statue. De la même manière, toi aussi, enlève tout ce qui est superflu, redresse ce qui est oblique, purifiant tout ce qui est ténébreux pour le rendre brillant, et ne cesse de sculpter ta propre statue jusqu’à ce que brille en toi la clarté divine de la vertu. (…) Si tu es devenu cela (…) n’ayant plus intérieurement quelque chose d’étranger qui soit mélangé à toi (…) si tu te vois devenu ainsi, (…) regarde en tendant ton regard. Car seul un tel œil peut contempler la Beauté. » [5]

 


[1] Epictète, Manuel, VIII.

[2] Ibid, I- XIV

[3] Ibid, V

[4] Ibid, XXXIII (1-2).

[5] Plotin, Ennéade I, 6, 9, 7 (Néoplatonicien du IIIème siècle).

 

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