De la « laïcité » intime

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Jusqu’à ce jour, l’approche que l’on fait, au sein de la communauté musulmane européenne, de la jonction « Islam & laïcité »[1] relève de l’élaboration des rapports des musulmans à leur contexte. On affirme que l’Islam n’est pas laïc et que néanmoins il peut être vécu dans un tel contexte. Après quoi on se met à tisser des ponts entre l’Islam et son environnement laïc.

Jamais aucune approche visant à discuter les rapports intimes des musulmans à la « laïcité »[2] n’a été faite.

Quels rapports à la laïcité les musulmans ont-ils eu au cours de l’histoire musulmane ? Quelle place la « laïcité » a-t-elle dans la constitution réelle des personnalités des musulmans ?

L’objectif ici n’est pas de donner une légitimité juridique musulmane à la laïcité telle qu’elle est connue en France par exemple. De telles tentatives ont effectivement eu lieu dans l’histoire récente du début du siècle dernier lorsque certains savants Azharites, impressionnés par l’hégémonie coloniale, se sont efforcés de trouver un fondement juridique islamique de ce qui faisait la force des occupants sur le plan philosophique.

Il s’agit plutôt d’explorer dans l’inconscient musulman ce qui fait que la participation musulmane dans un contexte laïc rencontre des difficultés intérieures, et éviter qu’elles aboutissent à une crispation identitaire ou à une perte de soi indignes de la maturité qu’évoque la spiritualité musulmane.

Les recommandations faites par certains acteurs associatifs sur la base d’expériences locales et qui expliquent les comportements exemplaires réconciliant sur le terrain islam et laïcité, sont souvent ponctuelles et personnelles. Au meilleur des cas elles sont difficilement généralisables . Mais au pire des cas, à défaut d’un support spirituel bien établi, elles renforcent la rupture dans la personnalité musulmane du lien précieux entre spiritualité et participation. La participation vire alors vers une simple soumission aux acteurs dominants, ou sombre dans la crispation et ce réfugie dans le refus.

Avant de se lancer dans des recettes empiriques hâtives stimulées par la concurrence associative, légitimes malgré tout lorsque la bonne intention est là, un recul est nécessaire.

Qu’est ce qui fait que l’on ait du mal à relayer spiritualité et participation ? Pourquoi la spiritualité de la mosquée ne déborde-t-elle pas sur la vie sociale ? Pourquoi, au sein même de nos mosquées, la course au pouvoir de direction est-elle aussi acharnée ? Pourquoi a-t-on l’impression qu’être musulman est uniquement une spécificité intellectuelle, culturelle ou ethnique… ? Pourquoi… ? Et pourquoi… ?

Une approche islamico-islamique est d’abord une entreprise qui ne saurait se passer, dès son exorde, de la guidée prophétique.

Le prophète, paix et salut sur lui, renseigne sur l’avenir de sa communauté, à savoir notre passé, présent et futur. Il dit : « Sachez que le Coran et le pouvoir se sépareront, suivez alors le Coran là où il se dirige. »

La première partie de ce récit prophétique (hadith) n’a pas un caractère législatif mais plutôt informatif. C’est à dire que le Prophète, bénédictions et salut sur Lui, apprend aux musulmans une imminente séparation entre le Coran et le pouvoir. Ce dernier ne respectera plus les préceptes coraniques et en fera à sa guise.

Tant d’autres hadiths confirment cette séparation et l’expliquent : « La lieutenance[3] durera trente ans au sein de ma communauté, puis ce sera une royauté (moulk).»(Hadith rapporté par Abu Daoud, Thirmidhi et jugé authentique par Ibn Hibban)

« Cette affaire sera une prophétie tant que Dieu voudra, puis Dieu l’enlèvera lorsqu’il le voudra. Puis ce sera une Lieutenance selon la voie de la prophétie autant que Dieu voudra, puis Dieu l’enlèvera lorsqu’il le voudra. Puis ce sera une royauté « mordante». Elle restera autant que Dieu voudra puis Dieu l’enlèvera lorsqu’il voudra. Puis ce sera une royauté despote, elle restera autant que Dieu voudra puis Dieu l’enlèvera lorsqu’il le voudra. Puis, ce sera une Lieutenance selon la voie prophétique. » (Hadith rapporté par Ahmed)

« L’islam se dénouera nœud[4] par nœud. A chaque fois qu’un nœud est défait, les gens s’attachent au nœud qui suit. Le premier à se dénouer est le pouvoir, le dernier est la prière rituelle. » (Rapporté par Ahmad)

Une séparation du Coran et du pouvoir. Un pouvoir corrompu qui incarne le dénouement du premier nœud de l’Islam. Une distinction claire entre les différents régimes : Lieutenance selon la voie prophétique et royautés de toutes sortes qualifiées de noms péjoratifs.

L’Histoire en témoigne. Dieu en est le meilleur Témoin.

La notion de « dénouement » révèle bien ce qui s’est passé en termes de séparation et de rupture progressives entre le spirituel et le temporel dans le sens où le Coran, contrairement au modèle prophétique, était de moins en moins un « modèle qui marchait sur terre ». Au fur et à mesure, l’espace public rompait avec la spiritualité et l’esprit du Coran pour céder les rênes aux passions égocentriques. Ces derniers n’ont cessé de corrompre la société à travers les siècles depuis la sphère du pouvoir jusqu’au luminaire de la spiritualité, le cœur, dans son ressourcement essentiel à travers la prière.

Cet héritage imposant de ruptures progressives à travers l’Histoire des musulmans entre la société, l’être humain et l’esprit du Coran semble être un tabou chez les musulmans. Réviser l’Histoire musulmane afin de mieux connaître ce que nous sommes aujourd’hui est perçu comme une sorte de profanation à l’encontre d’un passé jugé glorieux et qui fait la fierté de musulmans qui vivent aujourd’hui l’oppression et le mépris. Combien parmi nous font l’éloge du modèle Abbasside, défendent les pratiques Omeyyades, voire même, défendent des despotismes contemporains du moment où ils observent une pratique superficielle et abusive de l’Islam.

Croire et dire que l’on n’est pas laïcs sous un héritage, méconnu mais conséquent, de rupture et de séparation entre le Coran et la vie publique au sein même des sociétés musulmanes, risque d’être un mauvais départ. Ne faut-il pas en termes de priorité renouer en nous ce qui a été dénoué au cours des siècles ? Ne faut-il pas replacer notre participation par rapport à notre occupation majeure, à savoir la spiritualité, afin qu’elle en soit une continuité simple et naturelle. Car en l’absence de la motivation spirituelle et clairvoyante de l’acte temporel, la crispation identitaire (culturelle, ethnique ou autre) prend le relais sur un fond d’ignorance (vis-à-vis de Dieu) et de violence (vis-à-vis des hommes).

Intervention au congrès du RAM SA sur le sujet « Islam et laïcité », Annecy le 30 mai 2004

 


[1] Cette formule étant utilisée dans un strict souci de communication, il est nécessaire d’arrêter de présenter à chaque fois la problématique en opposant islam et le sujet du moment : islam & laïcité, islam & Occident, islam & démocratie, islam & droits de la femme, islam & droits de l’Homme, islam &… Le « & » étant souvent compris au sens de « versus » quand il s’agit d’islam.  Le recours à ce genre de formulations est pernicieux et dommageable à terme. Les détracteurs de l’islam joue sur cette logique d’opposition, que ce soit clairement (certains n’ont pas peur de faire tomber les masques) ou sournoisement en le laissant entendre ou en l’insinuant. Les sentences lapidaires de la sorte ne sont que le reflet de cet état d’esprit. Que faire ? Commençons par contourner ces formules toutes faites et clarifions les choses pour nous même en premier lieu.

[2] Prise au sens de la séparation du religieux et du politique.

[3] « Lieutenance », pour désigner le vocable arabe « Khilafa » qui est un terme dédié à priori à une étape historique, puis à posteriori à un nombre défini de compagnons qui ont remplis certains critères et remplacer le Prophète, puisse Dieu le bénir et le saluer, après sa mort. Il serait plus pertinent de dire  « succession légitime ». Bien que Khalifa, qui serait  traduit ici par lieutenant, soit plus largement le lieutenant, le vicaire, le remplaçant,  Il est à distinguer obligatoirement de « sultan » qui littéralement veut dire autorité, domination, pouvoir règle, souveraineté et qui historiquement caractérise le « moulk » après la « Khilafa ». Si on emploie « Califat », il faut alors le paraphraser pour  le distinguer de son entendement le plus courant, à savoir l’exercice du pouvoir des différentes dynasties qui se sont succédées au fil de l’histoire musulmane, jusqu’à aboutir au Califat Ottoman qui a eu maille avec la civilisation Occidentale.

[4] « Nœud » traduit ici le vocable arabe « ‘Ourwa ».  Maurice Gloton dans « Une approche du Coran par la grammaire et le lexique» la définit comme suit : « anse (d’un récipient), ganse, poignée, manette, manche ». C’est ce qui permet d’accrocher, de s’accrocher. Jacques Berque la traduit par « ganse ».  C’est aussi la fente qui permet au bouton de tenir un vêtement fermé. En prenant la métaphore du vêtement, l’islam, enseigne le Prophète, va se déboutonner  bouton après bouton.

 

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