Le racisme, une arme pour tuer la question sociale

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Les 8 et 9 septembre 2018, j’ai participé à ManiFiesta, la fête annuelle organisée non loin d’Ostende par le Parti du travail de Belgique (PTB), pour un débat sur « Le racisme, outil privilégié pour diviser les travailleurs ? » et un autre sur la liberté de l’information. À cette occasion, j’ai accordé un entretien à Jonathan Lefèvre pour Solidaire, récemment mis en ligne, que je reprends ici car il fait le point sur une question plus que jamais actuelle face à la montée des intolérances xénophobes et des idéologies racistes.

Vous avez participé à un débat sur le racisme. L’actualité d’ici a été marquée par les insultes racistes envers une présentatrice TV et un reportage sur une milice fasciste en Flandre…

La Une du "Soir", le 7 septembre 2018

La Une du « Soir », le 7 septembre 2018 C’est une tendance lourde et il y aura peut-être pire demain. Ce capitalisme prédateur met en péril l’humanité, le sort commun. Pour préserver ses intérêts économiques qui sont socialement minoritaires, il y a de plus en plus de forces politiques qui prennent des cours autoritaires car c’est intenable. Pour faire passer cela, pour que le peuple l’accepte, l’arme est l’idéologie identitaire. C’est convaincre les gens que leur adversaire, ce n’est pas la finance, ce n’est pas le patron, ce ne sont pas ceux qui oppriment et qui dominent, mais le voisin qui n’est pas pareil, le dernier arrivé, le migrant, le réfugié, le musulman.

Il y a toujours eu des forces xénophobes, racistes. La mobilisation sur ces sujets-là, à la fois à l’intérieur des frontières contre le racisme, et vis-à-vis de l’extérieur dans la solidarité avec les migrants et les réfugiés, n’est pas une question annexe, une question d’humanisme, une question morale. C’est une question démocratique et sociale essentielle.

Vous liez le racisme au système économique. Est-ce une tactique de division du peuple organisée par les élites ?

Dis comme ça, ça fait un peu complotiste (Rires). Mais oui, ça existe depuis que le capitalisme existe. Les travaux de Marx et d’Engels sur la classe ouvrière montrent que le bouc-émissaire était le travailleur irlandais il y a 150 ans.

C’est une question aussi vieille que la construction d’un marché mondial et de cette unification autour de la marchandise de notre monde que produit le capitalisme. Plus la situation est intenable plus cette question est présente. Nous savons que notre monde va à la catastrophe, que cette logique-là met en péril l’humanité. Nous savons que ces élites, appuyées par l’évasion fiscale, n’ont plus le sens du sens commun. Nous savons que les 30 Glorieuses, comme on les a appelées, ne sont qu’une petite parenthèse liée à la catastrophe qui a précédé… Face à cela il faut expliquer de manière très pratique, et aussi historique, combien cette arme va dévorer tout le monde.

C’est une question qu’ont posée les courants les plus audacieux du marxisme : ce n’est pas seulement une crise du capital, c’est une crise de civilisation qui peut amener à une situation de barbarie totale si on laisse s’infiltrer ce poison du racisme. C’est comme des djinns sortis de la bouteille. 

Vous pensez qu’on en est là ?

Je pense que c’est une question centrale. Je ne prédis pas l’avenir. Comme disait Gramsci, « pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté »… Il faut se mobiliser. Sinon le poison de l’inégalité se diffuse. Ce poison, une fois qu’il est là, devient un cancer. C’est comme des poupées russes : on prend un bouc-émissaire principal (l’antisémitisme hier, l’islamophobie aujourd’hui) mais derrière cette première poupée, il y en a d’autres. Trump en est un exemple. Derrière son discours raciste, il dit que les hommes sont supérieurs aux femmes. Et que l’hétérosexualité est la norme et l’homosexuel est un malade, etc. On ne peut pas céder là-dessus. Si on cède sur cela, on cède sur l’essentiel.

Vous avez écrit Pour les musulmans en 2014. Pourquoi ce titre ?

Il est né d’un article dans Mediapart de 2013. Ce titre fait référence à un article peu connu d’Emile Zola, bien avant « J’accuse », qui s’intitule « Pour les juifs ». J’ai été attaqué car j’aurais fait une comparaison entre les juifs des années 1930 et les musulmans de 2013. Mais il n’y a pas de chambre à gaz, pas de solution finale actuellement. Par contre, je dis que le laboratoire que fut la France de la fin du 19e siècle, où est né l’antisémitisme moderne, ressemble beaucoup à notre époque. Zola, avant de basculer dans la cause de Dreyfus, sent le ressort de tout ça. Et il fait cet article que personne ne lui a demandé parce qu’il entend, comme nous on l’entend aujourd’hui à la radio et à la télévision, des choses effroyables dans les cercles littéraires. Il entend le préjugé antisémite le plus bête, le plus monstrueux. Il écrit un article visionnaire qui dit : « ça va mener à la barbarie. » L’alerte que je voulais donner était aussi celle-là : on essentialise (réduire une communauté à une seule dimension, homogène, NdlR) une communauté, du coup on ne voit plus l’humanité. On commence à se déshumaniser soi-même.

Ce qui m’a convaincu d’en faire un livre, c’est quand, un an après, j’entends sur une radio de service public un supposé intellectuel dire : « Il y a un problème de l’islam en France. » Non pas de l’intégrisme, du terrorisme, de certains radicalisés. Mais de l’islam. Imaginez quelqu’un qui dit sur les ondes : « Il y a un problème du judaïsme en France »… L’antisémitisme moderne, quand il naît, n’est pas porté par des brutes épaisses mais par des intellectuels qui ont une belle plume, qui sont respectés.

C’est assez osé de sortir cela… Avez-vous eu peur ?

Je n’ai pas grand chose à perdre. Du moins pas plus que ceux qui ont pris à une certaine époque le parti des colonisés, le parti de ceux qui s’exprimaient pour les indépendances. Ils ont été haïs ces gens-là, mais ils avaient raison. Un peuple qui en opprimait un autre hier ne peut pas être libre, un peuple qui aujourd’hui ne tend pas la main à ceux qui arrivent détruira la solidarité en son sein. Mais faire cette pédagogie ne va pas de soi. Il y a des problèmes de chômage, il y a cette mise en compétition des travailleurs, il y a le problème d’utiliser des travailleurs précaires au noir, etc. Tout ça existe, évidemment ! Mais il faut dire que même le travailleur au noir paie ses cotisations sociales, il contribue à la richesse de notre société. Il faut mener ce combat. Et le lier au combat colonial.

Nous sommes tout près d’Ostende et je regardais la statue de Léopold II, ce grand assassin et pillard du Congo. Nos richesses sont faites de cela. Ce qui a permis la richesse de notre société, les droits sociaux qu’a pu conquérir la classe ouvrière ont été basés, et le sont toujours, en grande part, sur un échange inégal avec d’autres peuples. C’est un combat historique, qui remonte aux origines du monde ouvrier, de dire ça. Le Manifeste du Parti communiste est d’emblée un manifeste internationaliste. Il dit : « Prolétaires de tous le pays, unissez-vous ! » Même au niveau organisationnel : la Ière Internationale ne considérait pas qu’il fallait choisir une section par pays. Il y a eu plein de polémiques entre anarchistes et marxistes, mais plusieurs organisations d’un même pays pouvaient y être. Il n’y avait pas l’idée qu’il n’existait qu’une seule identité nationale.

Le mouvement ouvrier, au départ, est une minorité. Jusqu’au milieu du 19e siècle, la cause démocratique et sociale est portée par des bourgeois libéraux qui ne défendent pas les intérêts égoïstes de leur classe et qui ont une conviction démocratique et sociale. Ils sont médecins, avocats, journalistes, etc. Mais, vers 1850, des ouvriers commencent à dire : « C’est très bien ce que vous faites pour nous. Et on vous remercie. Mais maintenant, on voudrait que ce soient des gars de chez nous qui nous représentent, on voudrait que des ouvriers parlent au nom des ouvriers. » Ils sont pourtant majoritaires socialement. Mais ils sont construits en minorité politique. Le premier parti français issu de cette histoire ne s’appelle ni parti socialiste ni parti communiste. C’est le parti ouvrier.

Quand les femmes disent : « On veut faire des groupes entre nous », c’est très mal perçu. Mais elles sont construites en minorité politique alors qu’elles sont plus nombreuses que les hommes.

Toute conquête des droits part de ce que la norme majoritaire voit comme une minorité qui fait désordre, qui dérange. Et cette minorité met à l’agenda du débat public des droits nouveaux.

Que cache selon vous le débat sur le voile ?

Que l’on porte ici une croix, chrétienne ou autre, une kippa ou un foulard, un insigne franc-maçon, une faucille et un marteau ou une étoile rouge, ce qui m’importe, c’est ce que vous faites.

On utilise cette essentialisation, de ramener les gens à ce qu’ils affirment comme identité culturelle, pour masquer et tuer la question sociale. La ruse est aussi ancienne que la domination. Pour moi, la seule question derrière tout ça est : est-ce que quelqu’un est obligé de porter le voile ? On ne demande jamais aux personnes concernées.

Le burkini concerne combien de personnes ? Elles sont comme elles sont, elles font comme elles veulent. Mais au nom d’un soi-disant féminisme, on en vient à attaquer la liberté individuelle. On en vient à dire : « Je sais quelle est ta liberté, je vais te libérer ! »

Vous avez interviewé Emmanuel Macron à la télévision. Que penser du macronisme ?

Le « ni droite, ni gauche », c’est fini ça. Macron c’est : à droite et à droite. Je n’excluais pas que Macron soit socialement et économiquement ultra-libéral comme il l’est, mais que sur des questions de démocratie, de société, il soit politiquement libéral, plus ouvert. Sur les discriminations, sur les migrants, sur l’écoute de la société. C’est ce qu’il disait dans la campagne électorale. Mais il s’est coulé dans la vieille politique, la politique la plus traditionnelle, la plus verticale. C’est très dangereux. Un peuple qui sent qu’il n’arrive pas à peser, à se faire entendre, qui est spectateur de son histoire, est en colère. C’est le terreau de l’ascension de l’extrême droite dont l’arme idéologique est le racisme et la xénophobie. Cette question de réinventer une forme de radicalité démocratique dans la vie publique est une question essentielle.

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