Rohingyas : « La brutalité » de l’armée birmane est « difficilement concevable »

La mission d’enquête internationale de l’ONU sur la Birmanie demande le limogeage d’officiers de l’armée, dont la brutalité fut « difficilement concevable ».

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La mission d’enquête internationale indépendante des Nations unies sur la Birmanie, qui n’a pas été autorisée à se rendre dans le pays, a interrogé plus de 850 victimes et témoins et s’est appuyée sur des images satellites pour rédiger un rapport de 444 pages, présenté mardi 18 septembre devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. « C’est un mépris total pour la vie humaine », a déclaré au Conseil le président de la mission d’enquête, Marzuki Darusman, qualifiant le « niveau de brutalité » de l’armée de « difficilement concevable ».

Le recours au viol, une tactique de guerre

L’ambassadeur birman auprès de l’ONU à Genève, Kyaw Moe Tun, a accusé la mission onusienne, soumise à « une pression énorme », d’être arrivée à une « conclusion dangereuse qui pourrait faire dérailler le processus de démocratisation ».

M. Darusman a décrit devant les diplomates des massacres dans des villages rohingyas et le recours au viol en tant que « tactique de guerre » : « Les hommes étaient systématiquement tués », « les enfants se faisaient tirer dessus, étaient jetés dans la rivière ou dans un feu », les femmes et les filles étaient couramment violées et pour beaucoup en outre « physiquement et mentalement torturées ».

Plus de 700 000 Rohingyas, des membres d’une minorité ethnique musulmane, ont fui en 2017 les violences de l’armée et de milices bouddhistes pour se réfugier au Bangladesh voisin, où ils vivent depuis dans d’immenses campements de fortune. L’armée birmane rejette ces accusations et assure que sa campagne visait des rebelles rohingyas après des attaques meurtrières contre des postes de police en août 2017.

L’armée toujours au cœur du régime

Malgré l’arrivée au pouvoir en 2016 du gouvernement civil d’Aung San Suu Kyi, l’armée conserve une place centrale dans le régime politique birman. Elle détient trois ministères régaliens — défense, intérieur, frontières – et supervise l’attribution d’un quart des sièges au Parlement, ce qui lui permet de bloquer tout amendement constitutionnel qui limiterait ses pouvoirs.

Le gouvernement civil doit « poursuivre le processus visant au retrait des militaires de la vie politique » et procéder à une révision de la Constitution en ce sens, selon le rapport final de la mission établie par le Conseil des droits de l’homme en mars 2017. Celle-ci réclame également le limogeage des chefs militaires, réitérant la demande déjà faite à la fin d’août dans un rapport d’étape de poursuites contre le chef de l’armée, Min Aung Hlaing, et contre cinq autres officiers de haut rang pour « génocide », « crimes contre l’humanité » et « crimes de guerre ».

Les enquêteurs recommandent que le Conseil de sécurité de l’ONU fasse appel à la Cour pénale internationale ou que soit établi un tribunal international ad hoc. Ils appellent aussi à des sanctions ciblées contre les auteurs de crimes et à un embargo sur les armes. Ils souhaitent, comme la haute-commissaire de l’ONU aux droits humains, Michelle Bachelet, la création d’un organe chargé de préparer des poursuites. « Assassinats », « disparitions », « tortures », « violences sexuelles », « travail forcé » : le rapport dresse une longue liste d’exactions à l’encontre des Rohingyas constituant « les crimes les plus graves au regard du droit international ».

Au moins 10 000 morts

La mission onusienne demande aussi au gouvernement birman, en coordination avec la Croix-Rouge et le Bangladesh, de recenser le nombre des personnes tuées ou portées disparues. Les informations recueillies par ses enquêteurs laissent entrevoir que l’estimation de 10 000 morts faite par l’ONG Médecins sans frontières (MSF) est « prudente ».

La mission réclame en outre la libération des deux reporters de Reuters, Wa Lone et Kyaw Soe Oo, condamnés à sept ans de prison pour « atteinte au secret d’Etat » alors qu’ils enquêtaient sur des exactions de l’armée, et met en exergue l’éventuelle responsabilité de Facebook et d’autres réseaux sociaux qui ont pu relayer la propagande des militaires birmans.

Elle avait déploré à la fin d’août qu’Aung San Suu Kyi n’ait « pas utilisé sa position de facto de chef du gouvernement, ni son autorité morale, pour contrer ou empêcher » les violences. Très critiquée pour son silence dans cette affaire, la lauréate du prix Nobel de la paix s’est contentée de dire que l’armée aurait pu « mieux gérer » la crise.

Enfin, la mission veut une « enquête complète et indépendante » sur le rôle de l’ONU en Birmanie depuis 2011 (année de l’autodissolution de la junte militaire), jugeant que la « diplomatie discrète » semblait avoir mis à l’écart ceux qui poussaient à dénoncer haut et fort les violations des droits dans ce pays.

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