La guerre civile menace

Il n’aura pas fallu une semaine après l’attentat de Conflans pour que le discours martial soit dans la plupart des bouches politiques. Avec toutes les illusions et les dangers que cela comporte.

La tension monte très dangereusement. On nous dit que les États-Unis sont à deux doigts de la guerre civile. La France en est-elle si éloignée ? Face à la gravité de l’attentat contre la République commis vendredi, les discours se font martiaux, clivant, excluant. Ils rappellent les temps de guerre froide…

L’ « angélisme » n’est plus de mise et il faudrait donc se rendre à l’évidence : il y aurait de fortes chances pour que la foi musulmane porte à l’islamisme, et de l’islamisme à la pratique concrète de la terreur djihadiste, il n’y aurait qu’un pas. Et cela suffirait à définir une réplique ?

Depuis le 11 septembre 2001, la réponse serait la guerre contre cet ennemi. Mais « l’état de guerre », « l’état d’urgence » et même « l’état d’exception » nous ont-ils permis avancé d’un pas vers la « victoire » ? On fait rêver l’Occident d’une guerre « propre », celle que l’on mène au loin, celle que l’on mènera ici. Et les terroristes sont d’accord pour se lancer dans cette guerre inégale : la barbarie la plus inhumaine leur est une arme. Paris, Vincennes, Nice, Saint-Etienne du Rouvray, Villejuif, Conflans-Saint-Honorine… Partout on pleure les vies fauchées, on frémit devant l’horreur et on constate affligé la montée des peurs et l’anémie des libertés.

Face au terrorisme sanglant, la force peut devenir obligé. Il ne faut pas transiger avec la barbarie, mais il faut se convaincre qu’il n’y a pas de solution par la force seule et par la force pure. Il est significatif qu’aucune guerre menée contre des « terroristes » n’ait atteint ses objectifs. Face à la violence expansive, l’issue ne peut être que globale, donc politique.

Ce chemin est incontournable, mais il n’est pas facile. Aujourd’hui, les individus n’ont plus confiance dans l’État. Beaucoup ont cessé de croire à la possibilité de l’égalité, du partage et de la mise en commun. La mondialisation et la realpolitik font de plus en plus peur. L’Europe semble une impasse. Ici même, la victoire de l’extrême droite paraît possible. Et pourtant, à en croire les voix qui portent, le spectre que l’on doit conjurer n’est pas ce désespoir, ni le fascisme, mais « l’islamo-gauchisme » ! Oser manifester contre les discriminations à l’égard de nos concitoyens de culture musulmane serait donc le danger mortel pour notre pays. Leur faire place dans nos organisations, nos écrits et nos représentations serait déjà une capitulation. Si ces combats de la gauche sont délégitimés, que restera-t-il de notre démocratie et de la nécessaire politique ?

Au nom du caractère prétendument obsolète du conflit de la droite et de la gauche, va-t-on s’habituer à ce qu’il ne reste plus qu’un conflit entre la droite et l’extrême droite ? Et parce qu’une partie de la gauche a si profondément déçu, va-t-on renoncer à porter ses idéaux ? Va-t-on réduire nos débats au face-à-face d’un universalisme d’exclusion et d’un communautarisme du repli ? Il n’est pas raisonnable de diviser le monde entre « républicains » et « fanatiques ». L’exacerbation des désaccords n’est pas une voie. Il n’est pas possible de sommer chacun de choisir son camp. La France connaît des clivages croissants, les ressentiments s’accumulent, la défiance se généralise. La fin de l’espérance domine tout. Faute de savoir rassembler, on ne peut compter sur une République qui exclut.

Le monde populaire, depuis 1848, trouve son dynamisme dans la recherche de la « République vraie ». C’est dire que la République n’est pas un bloc, que toute République ne se vaut pas et qu’il faut bien des débats, bien des confrontations entre « républicains », avant de trouver l’équilibre qui rassemble les individus au lieu de les séparer. La logique du combat contre le « séparatisme » n’est pas le gage d’une défaite des forces les plus obscures de nos sociétés. Elle discrimine un peu plus ceux qui le sont déjà, en premier lieu la masse des musulmans. Elle flatte et berce d’illusion d’autres dominés, ceux qui n’ont pourtant à leur disposition ni les avoirs ni les savoirs ni les pouvoirs. Le dire n’est pas céder devant la violence aveugle. S’y refuser, c’est garder le chemin possible pour la politique, c’est-à-dire la construction d’une société de projet pour chacun.

Via
http://www.regards.fr/

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