Rencontre avec PSM : pourquoi parler de la spiritualité en public ?

ce texte est le mot d’ouverture scientifique de “Rencontre avec ‎PSM ” édition 2016, prononcé par Ahmed Rahmani, membre fondateur de PSM (Participation et Spiritualité Musulmanes).

Le choix de la spiritualité comme thème dans une réunion publique suscitera sans doute des interrogations chez certains. Et si, de surcroit, on fait de cette même spiritualité une source de fraternité dans la société, les interrogations deviendront une appréhension voire carrément une suspicion. De quel droit, demanderont les soupçonneux, avez-vous attribué un rôle dans la cohésion sociale à une démarche qui est foncièrement subjective voire, pour certains, asociale.

Bien que l’objectif principal de ce mot soit de tenter d’apporter quelques éléments de réponse à cette attitude défiante, mon approche ne sera nullement polémique et ce afin de rester fidèle à l’esprit de cette rencontre qui se veut un moment d’échange serein et apaisé. Mais éviter la polémique ne veut point dire accepter de rester otage du conformisme produit par l’idéologie régnante car, et il faut le dire clairement, si la spiritualité reste enfermée dans un statut ésotérique c’est bien par la volonté d’une idéologie qui est dans le déni total de l’intériorité de l’Homme et qui a toujours montré une volonté farouche d’objectiver totalement la conscience individuelle.

Il fallait donc trouver la bonne méthode qui nous évite de succomber à la tentation des joutes idéologiques mais sans rester, non plus, bloquer dans une phraséologie stérile. J’espère avoir trouvé cette méthode dans la mise en exergue de la triple relation naturelle qu’a la spiritualité avec la prime nature, la religion et l’Homme. En réalité, ces trois éléments forment une seule entité mais leur décomposition est un moyen d’identifier le processus alchimique qui nous donne une spiritualité vivante.

1- La prime nature  est cette connaissance primordiale, le seau indélébile, la liberté inaugurale, et l’inscription du divin dans la mémoire éternelle. Par cette voie insondable mais lumineuse, l’Homme apprend que Dieu est en même temps l’origine et la destinée. Sa vie devient ainsi un combat contre l’oubli, son bref passage dans ce bas monde prend la forme d’un cercle vertueux symbolisé par la formule coranique : « Nous sommes à Dieu et c’est à Lui que nous ferons retour ».

2- La religion vient donner corps à ce pacte sublime, c’est un dispositif normatif qui guide et encadre son « agir » sur cette terre, elle l’aide à vérifier l’ancrage de la lumière divine dans son cœur à travers son comportement  avec ses semblables. Disons, pour résumer, que la religion est l’émanation de la prime nature ; d’ailleurs  elle est souvent  mentionnée dans les paroles divines et prophétiques en fusion totale avec celle-ci. Léo Strauss donne à la religion la définition suivante : « la religion désigne à la fois une tradition liée à des textes et à des rites, une communauté de fidèles et un rapport personnel à la transcendance. » J’adhère à cette définition, que je trouve pertinente, mais en changeant l’ordre car pour moi le rapport à la transcendance que je viens de décrire dans le point précédent  est l’âme de ce dispositif.  Il doit donc, logiquement, occuper la première place. L’islam prône un équilibre rigoureux dans ce dispositif. Une spiritualité sans texte et sans tradition risque de sombrer dans l’affadissement ou de virer dans la superstition. Une observation du rite sans morale est une gesticulation arrogante. Hélas, l’un des grands signes de la décadence des musulmans est que ce dispositif souffre de plusieurs déséquilibres, le plus nuisible, à mon sens, est l’envahissement de la tradition musulmane par un juridisme démesuré. Enorme richesse dans son essence première, il est devenu  -à cause du désordre régnant ainsi que de son instrumentalisation par le despotisme-  dans sa grande partie une rhétorique médiocre. Par conséquent, au lieu de renforcer la spiritualité du musulman et l’aider à construire sa vie sociale,  cet arsenal gigantesque a participé à son appauvrissement sur les deux plans. On a là une des causes du fait que des déformations de l’esprit de l’islam et des courants extrémistes ont pu planter leurs graines dans le terreau de l’islam.

3- L’homme est donc cet être intentionnel qui a reçu cette flamme divine qui l’a aidé à construire sa conviction intime traduite dans un engagement social. Je ne vous cache pas que mon intention de départ, concernant ce troisième point, était de continuer sur le même élan des deux points précédents  en vous présentant le portrait parfait de cet homme qui, guidé par la lumière divine, s’engage dans la religion et commence son voyage vers l’Eternel. Mais en cette période de troubles, de doutes et de suspicion généralisée, ma crainte était que l’exposition de ce portrait d’un Homme métaphysique soit perçue comme un prosélytisme  insupportable chez certains ou comme un étalage de plus dans le supermarché du religieux chez d’autres. Je reste intimement persuadé que l’Homme archétype existe mais ce n’est par des discours abstraits ou par des vœux pieux qu’on pourra le ressusciter car il est bien assiégé par la crise systémique que nos sociétés vivent. Dans le flot incessant d’analyses et de réflexions autour de cette crise, on parle beaucoup de l’Homme et de l’humanisme  mais malheureusement lorsqu’on regarde de plus près, on se rend compte qu’il ne s’agit que d’une incantation toute logomachique dans l’espoir de conjurer la menace existentielle qui pèse sur lui. Nul doute que, paradoxalement, l’Homme est le premier responsable et l’ultime victime de cette crise qui est entrée irrémédiablement dans une phase d’autodestruction. La légitimité de l’Homme est clairement remise en cause, certains commencent même à rêver d’un processus sans sujet, comme le dénonce Jacques Ellul. Faut-il pour autant  sombrer dans le fatalisme et attendre la fin ? Bien sûr que non. Cette responsabilité accablante peut se métamorphoser en une responsabilité prometteuse et constructive. L’Homme est le seul être capable de marcher dans le vide selon le beau mot de Damascius ; par conséquent, il sera capable de traverser les abimes qui l’assiègent. Il jouit également d’une capacité inestimable  de changer : c’est « l’homme qui dépasse infiniment l’homme » nous enseignent les pensées de Pascal. L’espoir demeure donc pour l’Homme et en l’Homme, mais cet espoir dépend d’un réveil individuel (je dis bien individuel) qui mettra chacun sur le chemin de son salut personnel. Deux conditions sine qua none sont à réaliser pour que l’homme prenne son destin en main et se place corps et âme au cœur du changement :

    • Il doit se détacher de la pensée cartésienne qui a engourdi son esprit, selon l’expression de Jean  Batiste Vico, et adopter la docte ignorance prônée par Nicolas de Cues. C’est ainsi qu’il pourra arriver à des vérités qui ne sont accessibles qu’à des facultés inconnues qui semblent se cacher dans la profondeur de notre être.
    • Il doit également se soulever contre cette dictature invisible mais tentaculaire qui obstrue les voies d’accès à d’autres espaces où notre humanité retrouvera sa totalité. Il faut qu’il en finisse avec ce chigavelisme qui cherche son bien à sa place et le maintien en statut de mineur éternel.

C’est l’unique voie vers le Liberté (avec un grand L) la vraie, c’est le surgissement de la liberté inaugurale nous dit Kierkegaard.

Je donne la parole à Péguy pour qu’il nous décrive, cette liberté jumelle du salut :

Mais qu’est-ce qu’un salut qui ne serait pas libre.

Parce que moi-même je suis libre, dit Dieu, et que j’ai créé l’homme à mon image et à ma ressemblance.

Tel est le mystère, tel est le secret, tel est le prix

De toute liberté.

Cette liberté de cette créature est le plus beau reflet qu’il y ait dans le monde

De la liberté du Créateur. C’est pour cela que nous y attachons,

Que nous y mettons un prix propre.

Un salut qui ne serait pas libre, qui ne serait pas, qui ne viendrait pas d’un homme libre ne nous dirait plus rien. Qu’est-ce que ce serait.

Qu’est-ce que ça voudrait dire.

Quel intérêt un tel salut présenterait-il.

Une béatitude d’esclaves, un salut d’esclaves, une béatitude serve, en quoi voulez-vous que ça m’intéresse.

Aime-t-on à être aimé par des esclaves. »

Seuls des hommes libres sont capables de construire la société fraternelle et je laisse le grand Dostoïevski exprimer cette vérité avec la ferveur qu’on lui connait : « Il n y a d’union digne de ce nom qu’entre personnes, et il n’y a de personne sans liberté comme il n y a pas de liberté sans Dieu. Les bêtes du troupeau ne sont point unies. La loi d’un monde qui rejette Dieu est une loi de fractionnement et d’isolement sans merci…. En ce siècle, tous se sont fractionnés, chacun s’éloigne de ses semblables et les éloigne de lui ; au lieu d’affirmer leur personnalité tous tombent dans une solitude complète ».

Libre à chacun d’accepter ou pas cette affirmation métaphysique mais ce que personne ne peut nier est le fait que l’humanité ne peut plus de ces sociétés de plus en plus en lambeaux maintenues en vie par un système monstrueux d’intérêts et de contrôle et où sont parqués des hommes de plus en plus aliénés. Je termine par une sagesse du grand poète et penseur Iqbal : « La communauté nait d’un grand cœur » Soyons tous des grands cœurs pour être des bâtisseurs de la société de demain.

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