L’islam dans l’Occident : d’un passé fécond à un présent amnésique (1/4)

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Évoquer l’islam en Europe n’est point évoquer un corps étranger. Sur le plan civilisationnel l’islam est présent dans la genèse de l’Europe moderne. Sa contribution n’est pas uniquement une question de transfert, bien au-delà, elle se situe à la base de ce qui fait l’Europe actuelle : la raison. Ces passages tirés du livre « Raison Musulmane, entre indépendance et soumission à Dieu » de Abdessalam Yassine proposent une thèse sur le sujet.

I- L’effervescence intellectuelle du côté des savants musulmans

Tout l’effort des philosophes musulmans des premiers temps portait sur l’intégration de la religion dans la philosophie et l’inclusion de la philosophie dans la religion. De KindiFarâbi et Ibn Sîna(Avicenne) à Ibn Tufayl (Abubacer) et Ibn Rushd (Averroès), la devise des philosophes était « soumettre la Loi révélée à la hikma(sagesse) ». Telle était leur démarche inclusive, tandis que celle de nos contemporains prend une tournure séparatiste : ils n’ont de cesse de mettre dos à dos la raison et la foi, d’opposer la révélation à la rationalité.

Pour leur part, les savants musulmans n’ont eu de cesse d’affirmer que les sources scripturaires authentifiées ne peuvent être en opposition avec l’argument rationnel !

Des mutazilites ralliés à la doctrine quadirite(1) du libre arbitre, qui ont eu maille à partir avec la philosophie des Lumières et la Logique Grecque, à IbnTaymiyya qui a débattu avec lesmutazilites et toutes les autres tendances, en passant parGhazali (Algazel) qui a combattu les ésotéristes, les savants musulmans voulaient une religion inébranlable qui met la raison au service de la Révélation.

L’imam Ghazali (que Dieu lui fasse miséricorde) incarnait l’esprit ouvert, toujours en quête de perfection, se présentant devant toutes les portes et frappant à celles derrière lesquelles il pensait trouver une lumière qui lui éclairerait le chemin.

Il a combattu les philosophes avec les armes que lui octroyait sa qualité de juriste en droit musulman (ouçouli) et a réussi à mettre à nu leur incohérence. Et c’est là un « crime » que ne lui pardonnent pas les philosophes de notre temps. Il fut pour cela assimilé au symbole de l’obscurantisme dans la pensée islamique. Ils ont décrit l’évolution de sa quête existentielle, qui l’a mené à rejoindre le rang des soufis, comme une hérésie, un ralliement de la philosophie sabéenne et harranéenne, et une des raisons de la résignation et de la sclérose qui s’étaient emparées de la raison musulmane.

L’arme rationnelle utilisée parGhazali fut celle des théologiens et des juristes musulmans. Il était d’avis à ne pas considérer la théologie (‘ilm al kalâm) et ses méthodologies inductives incompatibles avec la logiquearistotélicienne. Il a laissé dans ses livres autant de témoignages sur l’ascendant qu’exerçait sur lui la preuve et l’argument, qui représentaient le summum de la science chez Aristote, que cela lui a valu l’opprobre de ses contemporains et de ceux qui leur ont succédé, spécialement IbnTaymiyya.

Il dit dans l’introduction du livre « al-maquassid » (les visées) à propos des logiques grecques : « la plupart d’entre elles sont dans le vrai, et il est rare qu’elles soient dans l’erreur. En vérité, ils ne se distinguent de ceux qui détiennent la vérité que par la terminologie et les allégations et non par les significations et les visées. Car leur objectif est la recherche des méthodes démonstratives, et cela est du ressort de tout observateur. »

Hormis Ghazali aux premières étapes de ses recherches et quelques autres qui lui ont emboîté le pas, les savants musulmans dans leur ensemble ont réfuté la logique grecque et ont combattu les doctrines déviantes et les philosophies entreprenantes armées du syllogisme analogique (qiyâs) et de ses outils.

Le premier à réfuter l’instrument logique aristotélicien grec fut l’imam Shafi’i (que Dieu lui fasse miséricorde) le fondateur de la science du fondement du droit et de la jurisprudence (ouçoul alfiqh). Les savants après lui l’ont aussi réfuté arguant que la logique grecque repose sur une métaphysique et une physique matérialistes bien différentes du credo musulman, à la mesure de la différence entre la langue grecque et la langue du Coran.

Ils rejetèrent l’outil pour avoir rejeté son contenu. D’ailleurs, le fait d’importer un outil annule-t-il le mal qu’il porte en lui ?

Par ailleurs, ils ont développé une logique qui s’est inspirée de « la logique commune à tout observateur » qu’ils enseignèrent au sein de la mosquée après lui avoir fait proclamer la profession de foi musulmane. Ils l’enseignèrent dans la mosquée aux côtés des cours de grammaire, de jurisprudence, d’exégèse coranique, de traditions prophétiques, et de toutes les autres sciences.

Ils critiquèrent l’instrument de la logique grecque, car celle-ci reposait sur une méthodologie déductive théorique, tandis que la pensée musulmane était de nature inductive, avec comme esprit et pour outil l’expérience pratique.

Les sciences du fondement du droit, la jurisprudence, la linguistique et la grammaire ont connu un essor considérable pour avoir adopté l’outil de la méthodologie islamique et s’y être appuyées.

Au lieu de la définition et de la démonstration aristotélicienne, ces sciences ont usé du syllogisme analogique avec ses instruments et sa méthodologie dans la recherche et la classification, ainsi que ses autres règles méthodologiques pratiques dans les différents domaines des fondements du droit et de la jurisprudence.

La recherche et la classification rentrent dans le cadre de la méthodologie expérimentale qui procède en partitionnant le sujet sur ses composants partiels, ensuite en recherchant les caractéristiques et les causes communes qui les relient, puis en abordant ces différentes parties avec un regard critique très profond pour exclure les hypothèses l’une après l’autre et ne laisser ainsi que celle qui résiste à l’examen critique et dont la validité est prouvée par l’expérience pratique.

La tolérance était la règle qui prévalait entre les musulmans, quelle que soit l’intensité de la polémique et de la controverse entre eux.

 

Notes :

1. Les Quadirites sont les représentants d’une école qui reconnaissent la réalité du pouvoir de l’Homme sur ses actes et sa responsabilité vis-à-vis de ses fautes. Quadariya en opposition à al-Jabriya.

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