L’islam en Occident : d’un passé fécond à un présent amnésique (2/2)

Et l’Histoire dément ce lien de parenté fallacieux qui relierait Aristote le père à Bacon(1) la mère et qui auraient tous deux enfanté l’un des fondements de la civilisation occidentale.

Et s’il se trouve qu’Averroès a joué le rôle d’intermédiaire, selon cette prétention mensongère, ce n’est que dans la transmission de son enseignement à l’Église en la personne de Thomas d’Aquin, digne fils de cette Église.

Roger Bacon, auquel on attribue la méthode expérimentale, fut un anglais distingué dans les sciences de son époque. Il étudia en Andalousie et fut un émissaire actif et un vecteur de propagation des sciences qu’il porta avec leurs instruments expérimentaux d’un pays à un autre et d’une nation à une autre. Sa vie durant, il n’eut de cesse de reconnaître sa dette envers les arabes et de témoigner que « le savoir des arabes et leurs sciences sont la seule voie possible menant à la vérité », comme cela a été rapporté par l’anglais Berfolt dans son livre « La genèse de l’humanité »

Le professeur Berfolt assure que Roger Bacon a étudié les sciences arabes de manière très poussée et qu’il n’avait aucun mérite, ni lui ni son homonyme de nom Francis Bacon quant à la découverte de la méthode expérimentale en Europe.

Ce témoin impartial affirme que Roger Bacon ne fut en réalité pour l’Europe chrétienne qu’un messager des sciences et de la méthode islamique expérimentale parmi d’autres et qu’il ne se lassait pas de rappeler que le savoir arabe et leurs sciences étaient la seule voie possible vers la vérité. Il insistait sur cela et le répétait à l’envi à ses contemporains.

Puis ce témoin objectif rapporte que la polémique a gagné le débat concernant les initiateurs de la méthode expérimentale pour accoucher in fine d’une conception pervertie et erronée des fondements de la civilisation européenne.

Il dit que le véritable fondement de la civilisation européenne a pris racine dans la méthode arabe expérimentale et que « cette méthode s’est répandue à l’époque de Bacon. Les gens en Europe, poussés en cela par une forte envie d’apprentissage, l’ont assimilée. »

Il dit que le plus grand impact de la culture islamique sur les sciences européennes fut son influence sur « les sciences naturelles et sur l’esprit scientifique. Et ce sont là les deux points forts qui caractérisent les sciences modernes et qui sont sources de leur développement. »

Et Berfolt d’ajouter : « La dette de notre science vis-à-vis de la science arabe ne se limite pas seulement à ce qu’ils nous ont transmis comme théories innovantes et dynamiques. La science dans son ensemble est redevable de beaucoup plus que cela… elle lui est redevable de son existence… l’astronomie et les mathématiques grecques étaient des éléments étrangers qui ne trouvaient pas leur place dans la culture grecque. »

« (…) Les moyens de recherche, d’acquisition et de recoupement des connaissances positives, les méthodologies scientifiques, l’observation détaillée et profonde ainsi que la recherche expérimentale, tout cela était étranger à la mentalité grecque (…) ».

« (…) Ce que nous appelons « science » est apparu en Europe comme le résultat conjugué d’un nouvel esprit dans la recherche et de nouvelles méthodes d’investigations, celles de l’expérimentation, de l’observation et de l’analogie, d’une part, et d’autre part du développement des mathématiques sous une forme inconnue jusqu’alors dans la Grèce antique. Et le mérite de cet esprit et de ces méthodes revient aux Arabes qui les ont introduit eu Europe

Nous nous arrêtons là pour la citation de Berfolt en le reprenant toutefois sur deux notions qui restent à corriger.

La première, concernant le mot « science » qui, quand il est décliné au singulier, signifie la science absolue (al ‘ilm al-kâmil), c’est-à-dire la connaissance de Dieu, de l’Homme et de son devenir. Sa seule source est celle de la Révélation. Nulle pensée humaine ne pouvant y accéder si ce n’est par l’intermédiaire des Messagers de Dieu. Quant à ce que pourrait acquérir l’esprit humain par les moyens qui sont les siens comme sciences universelles, nul grief à ce moment-là de décliner « sciences » au pluriel.La deuxième correction est que ces sciences d’Andalousie, de Bagdad, de Damas, de Qaïraouane n’étaient à aucun moment des sciences arabes. Et si leur langue était l’arabe, c’est simplement parce que c’était la langue des musulmans d’alors. C’est donc des sciences islamiques qui ne connaissent pas de discrimination. Le génie des peuples islamiques a participé à l’élaboration de ces sciences, que ces peuples soient arabes, perses, turcs, afghans berbères ou métis, ainsi que divers peuples musulmans non-arabes. Ils ont adopté l’arabe comme langue après avoir adopté l’islam comme religion.

Par ailleurs, le génie de l’Andalousie qui a rayonné sur l’Europe est celui des astronomes, des mathématiciens et des médecins, non celui des philosophes, Averroès à leur tête.

Peut-être que l’averroïsme qui gagna l’Europe et le domina durant des siècles était précurseur dans sa position de principe consistant à rejeter l’intégration de la religion dans la philosophie et « d’installer la Loi révélée au pouvoir ». Peut-être que l’averroïsme aristotélicien pur a enseigné à Thomas d’Aquin par la preuve logique que la religion de l’Église est la Vérité, et qu’il a enseigné à la descendance qui a engendré Voltaire et la Philosophie des Lumières que la religion ne doit pas intégrer la philosophie et que la philosophie ne doit pas intégrer la religion.

En cela, cet averroïsme que glorifient les philosophes arabes contemporains (de même qu’ils louent et exaltent la pensée mutazilite) serait pionnier dans deux domaines et précurseur dans deux arts : il aurait certainement participé à consolider la pensée intolérante et obscurantiste de l’Église. De même qu’il a permis aux ouailles de l’Église de s’émanciper du joug de cette Église.

Les philosophes arabes contemporains recherchent activement des prédécesseurs, parents spirituels dans leur vision du monde. Aussi, invoquent-ils l’esprit d’Averroès et cherchent-ils à attribuer la paternité originelle du rationalisme audacieux aux mutazilites.

Mais pourquoi sommes-nous en train de disséquer des cadavres inertes ! La philosophie aristotélicienne est bel et bien morte, de même que les philosophies qui lui ont succédé, terrassées par l’avancée inexorable du progrès scientifique. A chaque fois qu’un horizon s’ouvrait à la raison scientiste, l’horizon premier de la raison philosophique se fermait.

Et à chaque fois que les découvertes universelles érigeaient un nouveau continent pour les sciences, les fondements de la philosophie s’affaissaient et cette dernière essayait d’invoquer le secours de la raison scientiste pour dresser un nouvel édifice.

Les philosophies sont mortes et meurent toujours. Elles déclarent faillite et ne cessent de le faire. Leurs interrogations au sujet des secrets de l’existence étaient, sont et resteront infructueuses et stériles. Elles se sont confrontées aux mystères qui interpellent la fitra concernant les principes, les causes et le sens, mystères contre lesquels elles se sont brisées et pour lesquels la métaphysique n’a pu fournir ne serait-ce qu’une réponse cohérente.

La philosophie a proclamé son impuissance et son incompétence devant les questions restées sans réponses posées par la raison expérimentale. Elle les a alors accumulées et classifiées dans les archives de l’inconnu et leur a apposé l’étiquette de parapsychologie. La classification des énigmes, l’édition d’encyclopédies dédiées à l’inconnu et l’apposition d’étiquettes pompeuses étant considérées comme une science et une performance scientifique.

La doctrine scientifique de Galilée, descendante directe de l’astronomie andalouse, a fourni à Descartes une plateforme sur laquelle il a bâti sa gloire. Il a édifié sa méthode du doute et de la confiance absolue dans le cogito (Je pense donc je suis) pour prouver l’existence de Dieu. Mais les cartésiens s’empressèrent d’utiliser ce principe du doute et de la confiance dans la raison pour combattre l’idée de l’existence d’une métaphysique transcendant les sens. Ainsi mourut le cartésianisme philosophique méthodologique en dépit des réalisations scientifiques de Descartes et de leur importance.

Roger Bacon, nous l’avons vu, a transmis aux Anglais la méthodologie des musulmans qui fit naître chez eux l’esprit du pragmatisme exprimé par Locke et Hume. Depuis, ils n’ont foi qu’en ce qu’ils voient et touchent. Ils tournent ainsi avec chaque vent qui porte la pluie.

La physique de Newton a fourni les bases à la philosophie de Kant et lui a insufflé la foi en cette raison rebelle autour de laquelle gravite toute chose comme gravitent les planètes autour du soleil.

Mais le kantisme périclita lorsque la physique quantique de Planck et la relativité universelle d’Einstein s’élevèrent dans le ciel du XXe siècle. Et les philosophies qui ont bâtit leur gloire sur les scientifiques de ce siècle se multiplièrent, se dispersèrent et s’opposèrent et finirent par s’estomper à leur tour avec l’avènement de la dernière des modes « scientifiques  » : La théorie du chaos universel.

Les sciences étaient convaincues de leurs découvertes. Mais dorénavant, elles pressentent avec amertume que ce qu’elles acquièrent aujourd’hui leur échappe demain. Le déterminisme et l’Ordre Universel étaient tous deux dévoilés par Dieu à cette raison fouineuse et investigatrice, alors qu’aujourd’hui, Il leur inspire qu’il n’y a nul déterminisme et nul ordre. C’est ainsi que le chercheur reste assis derrière son microscope attendant de voir si les composantes de l’atome seront au rendez-vous ou pas, si elles apparaîtront sous forme d’ondes et de rayonnements comme pour l’énergie ou si leur apparition sera discontinue comme c’est le cas pour la matière.

Un chaos ordonné, des énigmes dans l’univers. Mais la plus grande énigme demeure en toi, ? Homme !

Note :

(1) Il y a en réalité deux Bacon : Francis et Rogerà qui on prête la méthode expérimentale.

Passages tirés (et remaniés) du livre de Cheikh Abd-Essalam Yassine « La Raison musulmane »

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