Au cœur du cyclone, penser la sagesse : Abdessalam Yassine et l’espérance moderne

Article à l’occasion de la 8ème commémoration de l’œuvre du Professeur Abdessalam Yassine

Humain, trop humain disait Nietzsche. Prométhée a dérobé la flamme des dieux.

Olympe est en disgrâce, l’homme ne fait plus confiance au ciel. Les étoiles du cosmos ont perdu leurs grammaires, le philosophe est désormais le seul rempart contre la nuit, c’est donc à la raison raisonnante de l’humain qu’on a confié la tâche magistrale de dompter notre tsunami contemporain. Darwin doit se retourner dans sa tombe devant le miracle de l’évolution, le chimpanzé est dorénavant maître entier de son destin et donne la voie au chapitre du monde ! Le bipède a fait un bond fulgurant vers le progrès, il ne grimpe plus les arbres à la recherche de bananes, à l’heure actuelle ses fusées courent dans les escaliers du ciel afin d’asseoir une place de choix d’hégémonie politique à une des puissances mondiales en installant des satellites capables de scruter avec force et précision les manœuvres un peu trop aventureuses et insidieuses d’espions de pays concurrents. Nous sommes à l’ère de la géopolitique du cosmos ; faire sur le Ciel comme sur Terre ! Peut-être un petit clin d’œil à Confucius, qui doit avoir le regard ensanglanté depuis son lieu de repos.

Les scientifiques de la nature, militants verts devant l’Éternel, prévoient dans un futur proche des guerres à proxy pour la mainmise de l’or bleu, la fonte des glaces détruit des habitats naturels et assassinent des espèces en voie de disparition, la couche d’ozone pleure des larmes d’acide et nourrit le ventre d’une désertification gourmande mutilant l’espérance de vie de populations vivant déjà à des seuils d’extrême pauvreté. Le tableau est sinistre, la peinture est macabre, le canevas semble avoir désespéré des couleurs de l’espérance. La modernité, enfant des Lumières, est un enfant gâté qui n’a cure de devoir rendre compte de quoi que ce soit au passé, à la tradition, à la mémoire, au sacré et à tous ses rebelotes de l’antiquité qui l’enchaînent aux reliques du religieux, de la foi ou de la mystique révélée. À en croire le sociologue Paul Valéry, le moderne ne veut rien d’autre qu’une table rase de l’ancien, car le futur est une promesse qui ne se donne qu’à ceux qui savent se jeter fougueusement vers l’avenir.

Le moderne est jeune, intrépide et fougueux. Les avancées technologiques des GAFA, les découvertes en nanotechnologies, les prouesses en biologie moléculaire semblent avoir coiffé notre excitation contemporaine d’une auréole d’invincibilité jamais encore appréhendée dans l’histoire des hommes. Aba Yazid al Bastami, savant intime de Dieu et reconnu pour ses sentences laconiques, lança un jour une phrase choc à un auditoire en haleine : celui qui n’a pas de guide-éducateur spirituel, qu’il sache qu’un démon malicieux oriente son chemin de vie ! Quel démon ou force négative a pris possession de l’esprit moderne ? Est-ce l’orgueil, la vanité, l’oubli de la mort ou le refus de s’intéresser au voyage de l’âme dans la Vie Dernière après le dépérissement du corps devenu cadavre nauséabond ? Le chimpanzé évolué pourra-t-il faire indéfiniment la tête d’autruche face à son retour imminent devant le Seigneur de l’Univers ? Toutes ses questions fâcheuses, glorieuses et brûlantes ont secoué le cœur d’un homme promu au destin de champion du monde de l’autodétermination et de la virilité musclée.

Le professeur Abdessalam Yassine (paix à son âme) connut tous les honneurs que pouvait obtenir un pédagogue de renom. Il a connu la richesse, le prestige et devint membre constituant d’une délégation de professeurs représentant les intérêts marocains à l’échelle internationale. Pourtant à ses 40 ans, âge symbolique de maturité, notre homme fut pris de ce qu’il qualifia être une crise existentielle. La gloire académique était un pain quotidien qui ne savait plus le satisfaire, de même que le personnage social qu’il avait si précieusement fignolé au cours de son ascension professionnelle n’arrivait plus à apaiser son besoin d’accomplissement. Il lui fallait plus, son cœur avait soif d’une nouvelle naissance, d’un bond vers l’éternité ! Il était bon musulman, avait une bonne connaissance de la tradition ayant appris le Coran avant l’âge de la puberté, et pourtant cela ne suffisait plus, car son âme réclamait la bise de l’amour, le toucher mystique de la transcendance ! Il se mit à bouquiner dans toutes les sagesses modernes et anciennes, d’occident à l’orient pour finir par retourner aux fondamentaux de la science spirituelle de l’islam nommée soufisme.

Un dénominateur commun se dégageait de toutes ses lectures : la nécessité de trouver un guide clairvoyant pour illuminer son âme. L’amitié était et demeure pour l’éternité la clé de la naissance spirituelle. La providence sourit à notre imam en lui offrant la chance extraordinaire de trouver les pas d’un expert profond et raffiné du cheminant vers Dieu, à proximité de chez lui au Maroc, alors que l’imam Yassine était fin prêt à plier bagage pour partir en Extrême-Orient à la recherche d’un héritier de la science spirituelle du Coran. Cet homme que le professeur allait appeler pour le restant de sa vie son Père porte le nom de sidi Hajj Al-Abbas, que Dieu lui accorde Sa Sainte Miséricorde. Le forgeron au cœur d’or avait mis la main sur le diamant brut qui allait devenir le penseur, l’activiste, l’imam et rénovateur de la méthode prophétique, capable de dessiner un horizon d’humanité pour une époque moderne terrorisée par le tragique. Le professeur Abdessalam Yassine, ne conçoit point la modernité comme un cataclysme à honnir, mais bien comme une chance inouïe d’incarner l’humanisme total du projet prophétique qui pense le cœur comme l’agent suprême et mystique du changement. Dans la poitrine de l’enfant d’Adam se cache l’énergie de l’éternité et la véritable chance pour l’être humain de se surpasser. Le cœur, une fois illuminé par les lumières divines de l’Esprit, se doit d’apprivoiser les sciences de son temps aux fins fraternelles de l’écologie, de la justice et de la liberté. L’Amour, comme force vitale spectaculaire, se doit de maîtriser les compétences dans les domaines de l’organisation, du management, des finances internationales, des industries et des arts afin de produire une Sagesse agissante dans l’histoire. Nous sommes à mille lieux de l’ijtihad soufi de réclusion et nous tenons ceci parce que la pensée du professeur est animée d’une proactivité à théoriser un projet social qui refuse le statu quo complice des mal-gouvernances et nous pousse à la mobilisation déterminée pour promulguer une marche citoyenne en force qui conçoit les ambitions coraniques comme des finalités sérieuses à construire et non des illusions fantoches à préserver.

En somme, au regard du rénovateur et savant exceptionnel Abdessalam Yassine, la modernité est une fleur qui n’a pas fini d’éclore, son parfum a même le potentiel des jardins du paradis si elle rencontre à temps le vent de la prophétie.

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