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Le pouvoir de la Hagra, de quelle pathologie parle-t-on ?

D'abord, qu'est-ce que la Hagra ?

La Hagra est ce terme que l'on emploie au Maghreb (pays du Sud) pour désigner le mépris, l'humiliation et l'injustice faite à autrui. La Hagra, c'est la tyrannie du plus fort.

Ce terme est passé dans le langage des jeunes des quartiers populaires. On est passé de la périphérie du monde à la France périphérique des quartiers. Ce terme est tellement usité qu'il peut se conjuguer. Dernièrement, c’est dans un match de la CAN (coupe d’Afrique des nations) que des jeunes spectateurs, devenus commentateurs zélés lançaient : « Oh !! Il a haggar les défenseurs! ». Pour dire, que l’attaquant avait humilié ses adversaires… Je ne dirai pas de quelles équipes il s’agissait ! Je ne voudrais pas déclencher une 3ème guerre mondiale !

Plus sérieusement, si nous restons en Afrique, l'humiliation, c'est de cela qu'il s'agit lorsqu'il est évoqué dans les rues de Casa ou Alger. C'est de cela qu'il s'agissait lorsque Mouhcine Fikri, âgé d'une trentaine d'années, décède en octobre 2016, écrasé par le système de compactage d'une benne à ordures, alors qu’il voulait s’opposer à la destruction de sa marchandise saisie par la police. Suite à de nombreuses protestations, manifestations et sit-in qui se poursuivent encore dans la localité d’Al-Hoceima au Maroc, la justice s’est saisie de l’affaire. A l’heure où j’écris ces lignes, le nombre des accusés s’élève à 9 dont le délégué provincial et le chef de service de la délégation locale du département des pêches maritimes. Plus qu’un simple fait divers, c’est pour certains une mort de trop qui est venue réveiller ce sentiment de Hagra que peuvent subir les jeunes diplômés sans emploi, les déshérités, les "gueux" du Maghreb.

Pour Bertrand Badie, l’humiliation est un paramètre du système international. Dans son livre « Le temps des humiliés », il affirme que « l’humiliation est devenue l’ordinaire des relations internationales. Rabaisser un Etat, le mettre sous tutelle, le tenir à l’écart des lieux de décisions, stigmatiser ses dirigeants : autant de pratiques diplomatiques qui se banalisent ».

Je ne peux m’empêcher de faire le lien avec la campagne électorale qui prévaut en France. La campagne fait rage. On utilise tous les moyens pour affaiblir son adversaire, pour l’humilier. Et quel est le meilleur moyen de le Haggar ! C’est de le taxer d’islamo-gauchiste pour mieux le disqualifier dans le débat public. Le dernier en date, c’est Benoît Hamon qui se voit affublé de ce sobriquet car il apparaît comme trop tendre avec les Musulmans ou pas « assez ferme » sur la laïcité. Dans tous les cas, lorsque l’on parle laïcité, c’est un euphémisme pour s’attaquer au « problème musulman ». Comme pour les autres candidats, l’attaque ultime, l’humiliation absolue est de lui donner un prénom à consonance musulmane. Alain Juppé, alias Ali, François Fillon, alias Farid Fillon et enfin Benoît Hamon alias Bilal. Chacun de ces candidats trouvant un moyen de se défaire de cette appellation d’origine douteuse. Mais rien ne choque dans ces appellations ? L’autre humiliation sous-jacente est celle que subissent les Français de confession musulmane ! Une pure Hagra, une injustice, un racisme qui n’est plus voilé, un racisme acceptable. La Hagra, c’est celle de Donald Trump qui vient d’interdire aux ressortissants de 7 pays à majorité musulmane, l’accès au territoire américain. Avec l’outil étatique, l’humiliation devient haine de l’autre parce qu’il est supposé dangereux, menaçant.

Mais la Hagra peut être aussi un formidable moyen de renforcement et de libération. Etre humilié,  peut fournir une énergie insoupçonnée et créer le terreau sur lequel vont naître et se renforcer des actions pour y faire face. C’est pour cela qu’Edmund Burke, homme politique et philosophe irlandais, disait : « Celui qui lutte contre nous renforce nos intelligences et aiguise nos compétences, notre adversaire est notre complice ».

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