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La laïcité française : Un essai de synthèse

La laïcité française mérite une étude profonde et vigilante. Les discours tenus par les politiques et une certaine intelligentsia française laissent des nuances et des confusions quant à la compréhension et à l’interprétation de ce concept. Cet article a pour vocation de mettre en évidence la particularité de cette laïcité, et d’exhiber les différentes idées qui ont contribué à l’apparition de plusieurs courants laïques depuis la déclaration de la loi 1905 jusqu’à nos jours.

Avant de présenter les différentes approches de la laïcité française, il serait judicieux, dans un premier temps, de rappeler les principes de la laïcité et distinguer en particulier ce concept de la notion de la sécularisation utilisée notamment dans les pays anglo-saxons. Cette contribution se veut être une étude panoramique pour mettre à la disposition des lecteurs les éléments nécessaires pour appréhender ces notions. Il s’agit de développer un esprit critique envers certaines approches antireligieuses et identitaires de la laïcité française.

Laïcité et sécularisation : quelles différences ?

La laïcité peut être résumée par quatre principes qui sont la liberté de conscience et des cultes, l’égalité des citoyens devant la loi quelle que soit leur appartenance religieuse, la neutralité de l’État envers les religions et enfin la séparation de l’État et des Églises.

Dans son ouvrage, Laïcités sans frontières, Jean baubérot considère que la liberté de conscience et des cultes ainsi que l’égalité des citoyens sont les finalités de la laïcité et les deux autres principes, à savoir la neutralité de l’État  et la séparation du pouvoir politique et religieux sont les moyens pour atteindre ces finalités. En effet, la liberté de conscience est garantie par la séparation des pouvoirs et l’État n’a pas à intervenir dans les choix des citoyens, mais il doit garantir à chacun de vivre et pratiquer sa religion comme il le souhaite. Quant à la neutralité del’État,elle permet d’éviter toute forme de discrimination fondée sur la religion et garantit ainsi, l’égalité des citoyens devant la loi en préservant les droits de chacun.

La laïcité est donc  « une société qui donne place à tous » et permet « de passer d’un espace fermé en vertu de la vérité catholique qui considère comme fausse toute autre religion, à un espace ouvert au nom des libertés reconnues à tous »1

Quant à la sécularisation, elle concerne la présence de la religion dans la société. Une société sécularisée, est une société où les normes/pratiques religieuses sont en déclin et n’ont aucune influence sur la vie des citoyens.

Une société peut être à la fois non laïque et sécularisée. La Grande Bretagne est un pays par exemple qui incarne ce modèle. Elle se déclare non laïque, car la religion protestante est reconnue dans la constitution, contrairement à la France, et les évêques britanniques ont une contribution politique dans le parlement « La chambre des Lords ». Ils sont nommés par le roi considéré comme le guide suprême de l’Eglise Protestante. Quant à la religion, il semble que sa présence est faible dans ce pays qui a connu une grande révolution industrielle, un développement marquant du capitalisme et un accès à la haute technologie dans tous les domaines de la vie, ce qu’a engendré une société fonctionnant selon des règles autonomes par rapport à la religion.(a)

La laïcité Française : Plusieurs approches depuis la loi de 1905 jusqu’à aujourd’hui

Après avoir présenté la différence entre la laïcité et la sécularisation, nous allons exposer les différentes approches de la laïcité française en faisant un zoom panoramique sur les circonstances qui ont contribué à l’émergence de plusieurs courants laïques.

1/ La laïcité antireligieuse : perçue comme moyen d’imposer une sécularisation complète de la société, et considère que le but de la séparation est de supprimer toute influence sociale de la religion et que la liberté de conscience ne peut être acquise que par l’affranchissement, l’émancipation et le refus  de la religion.

Ce courant est apparu la première fois lors du débat parlementaire qui a conduit à l’adoption de la loi 1905. Le député socialiste Maurice Allard a plaidé pour une conception de la séparation des Églises et de l’État pour diminuer « la malfaisance de l’Église et des religions ». Pour lui, la laïcité implique de combattre la religion « obstacle permanent au progrès et à la civilisation ». Il voyait que l’État devait lutter contre « la religion chrétienne [qui] est un fléau dont les ravages sur l’esprit humain ne pourraient être comparés qu’à ceux de l’alcoolisme»2.

La perspective de Maurice Allard est donc d’instaurer une laïcité qui professe un athéisme d’Etat et prône une société vide de toute influence religieuse. Aristide Briand, député socialiste et rapporteur de la commission qui a élaboré la loi de 1905, confirme que Maurice Allard a réclamé la « suppression des Églises par l’ l’État »3. La même position a été évoquée par le mensuel de la libre pensée (La Raison Avril 2012) qui a affirmé que ce parlementaire socialiste était « partisan de l’État athée » contrairement à « Aristide Briand et Jean Jaurès qui, eux, défendaient l’État laïque».

La même conception a été adoptée par Georges Béret, responsable des jeunes laïques, qui a écrit en 1903 : «  Je hais la religion parce qu’elle est la codification de l’Absolu. Je hais la religion parce qu’elle endort les aspirations de la partie la plus vivante de l’Humanité vers plus de Justice, plus de bonheur, plus de Beauté »4 et intitule sa proclamation «  La profession de foi d’un jeune laïque ». Dans cette déclaration on constate que la laïcité et l’athéisme constituaient une cause unique chez Béret.

La même confusion, on la retrouve également chez le philosophe contemporain Michel Onfray qui plaide pour une « laïcité post-chrétienne ». Il déclare que « pour défendre les valeurs des Lumières contre les propositions magiques, il faut promouvoir une laïcité post-chrétienne, à savoir athée »5. Cette position qui prône un État athée au nom de la laïcité en se référant à la pensée des Lumières, trahit, en fait, les valeurs des Lumières car des philosophes comme Locke, Voltaire ainsi que Rousseau ont défendu la séparation du pouvoir politique et religieux, ont critiqué le cléricalisme catholique mais ils étaient toujours favorables à une religion qui régule les relations humaines à condition qu’elle ne soit pas chargée de dogmes. Rousseau par exemple a développé une idée intéressante qui part du principe que « jamais un État ne fut établit sans que la religion ne lui servit de base ». Sa démarche était de montrer à l’Etat « que chaque citoyen » doit avoir « une religion qui lui fasse aimer ses devoirs » 6.

Pour résumer, cette approche antireligieuse de la laïcité reste minoritaire en France, mais elle peut toujours avoir une influence sur des militants laïques ou non sans que celle-ci soit exprimée clairement sous forme d’une position.  

2/ La laïcité gallicane : Cette laïcité vise à instaurer une quasi-séparation du catholicisme français du pape en donnant plus de pouvoir à l’État de France pour contrôler les religions. Son objectif est de permettre aux pouvoirs publics de ne pas être neutre, de privilégier les courants religieux qu’elle considère comme « éclairés » et de combattre ceux qu’elle juge comme obscurantistes et passéistes.

Ce courant laïque a été incarné par Émile Combes, président du conseil de gouvernement du « bloc de gauche » entre mai 1902 et janvier 1905 et auteur du projet de loi de séparation visant à  « inféoder l’Église à l’État ». Outre le contrôle de la religion par l’État, la laïcité gallicane s’est focalisée sur la prohibition du port de la soutane dans l’espace public. Ce type de vêtement était considéré comme un signe « d’obéissance opposé à la dignité humaine » et « un acte permanent de prosélytisme » qu’il fallait traquer pour éviter toute barrière infranchissable entre les religieux et la société laïque.

Une proposition d’amendement de la loi 1905 a été faite par le député radical socialiste Charles Chabert pour soutenir l’interdiction des signes religieux ostentatoires, mais elle n’a pas pu aboutir et faire l’unanimité. Ainsi, le projet de loi d’Emile Combes a été supplanté par Aristide Briand qui a déclaré que la loi 1905 va instaurer « un régime de liberté » : « la soutane devient, dès le lendemain de la séparation, un vêtement comme les autres, […] seule solution […] conforme au principe de la séparation. »7.

Cette déclaration montre que la loi 1905 est instaurée pour dessiner un espace social libre respectant le pluralisme religieux et permettant à chacun de s’habiller selon ses convictions. Ainsi, plusieurs fonctionnaires dans des organismes publics ont continué à porter des habits religieux. Nous citons l’exemple de Félix kir qui a continué à mettre sa soutane en exerçant la fonction du député-maire de Dijon jusqu’en 1967.

L’affaire du foulard en 1989 et la réaction du ministre de l’éducation Lionel Jospin, qui a déclaré que « le foulard islamique [est le] symbole de la soumission féminine»8, a repris la logique de la laïcité gallicane prônée par Combes et Chabert qui se focalise sur les tenues vestimentaires. Cette position a été, par exemple,  concrétisée par le vote de la loi de mars en 2004 sur le port ostensible des signes religieux.

Pour résumer, la laïcité gallicane est donc une laïcité qui va à l’encontre des principes de la loi 1905 puisqu’elle cherche à limiter la liberté de conscience dans certains lieux. Elle considère que la religion a un effet potentiellement dangereux qu’il faudra juguler pour s’émanciper de toute emprise religieuse.

3/ La laïcité identitaire : perçue comme marqueur culturel de l’identité française en mettant en avant les racines chrétiennes du pays. Elle permet à l’État de se servir de ce cadre pour imposer, par des lois et des réglementations, une certaine limitation à la liberté de conscience  au nom de la culture « chrétienne » dominante.

Les enjeux électoraux et politiques ont poussé les partis de droite comme l’UMP9 et le Front national de se servir de la laïcité, considérée comme élément essentiel de l’identité de la gauche française, pour détourner l’attention de graves problèmes.

A/La démarche du Front National :

Marine Le Pen a, par exemple, utilisé la laïcité pour battre son concurrent, Bruno Gollnisch, lors de la campagne interne au Front national pour l’élection d’un nouveau leader. Pour convaincre les partisans de son parti,  elle a choisi de parler des prières dans les rues en considérant ces prières comme une « occupation » du territoire français. Elle a également profité de cette  occasion pour préciser que les « véritables thèmes de la future campagne présidentielle » [seront] : la laïcité, l’immigration, l’insécurité, l’économie et la sortie de l’euro. La  même logique a été adoptée lors d’un débat le 3 avril 2011, sur BFMTV, où elle s’est insurgée contre « les violations de la laïcité [qui] sont effectuées par un certain nombre de groupe politico-religieux musulmans, qui cherchent à imposer des lois religieuses au détriment des lois de la République »10.

Ces déclarations se sont transformées en propos « légitimes » capables d’orienter le débat public en considérant les prières dans les rues comme une atteinte à la laïcité. Les partis de gauche, qui se sont montrés indignes contre ces propos, ont finis par estimer que ces prières dans la rue ne sont pas compatibles avec les principes de la laïcité. La déclaration de Benoit Hamont, porte-parole du PS, sur BFMTV après cette affaire a été claire « Il n’y a aucune raison que la laïcité ne soit pas garantie. […] Par conviction laïque, il me parait inacceptable qu’on se retrouve dans cette situation (prière dans les rues) »11

La lecture de ces déclarations nous permet de faire les remarques suivantes :

-La prière dans les rues a concerné une dizaine de mosquées dans toute la France car les fidèles n’avaient pas la possibilité de prier à l’intérieur de la mosquée par manque d’espace. Le journal Libération du 22 décembre  2010 a consacré des pages sur ces prières pour montrer qu’il s’agissait de rassemblements peu nombreux, d’une heure le vendredi, très loin de la prétendue « occupation » du territoire français.

-L’invocation de la laïcité par Marine Le Pen contre ces prières est en contradiction avec les principes de la loi 1905 qui confirme que la liberté de conscience est publique et doit être assurée par l’État.

-La Laïcité prônée par le Front National est une «  laïcité falsifiée »,  selon la dénomination de Jean Baubérot, qui sème la haine et favorise la discrimination.

-L’impasse politique et économique, l’absence d’un projet fédérateur  obligent les partis politiques à se détourner des vrais problèmes de la société. La déclaration de Marine Le Pen confirme cette idée : les « véritables thèmes de la future campagne présidentielle » [seront] : la laïcité, l’immigration, l’insécurité, l’économie et la sortie de l’euro. L’économie vient au dernier rang après la laïcité et l’immigration !

B/ La démarche de l’UMP :

Dans un discours à Saint-Jean de Latran12, Nicolas Sarkozy a défendu les racines chrétiennes de la France en affirmant que l’arrachement de ces racines conduit à l’affaiblissement du « ciment de l’identité nationale ». Il a insisté sur la nécessité de les assumer et même les valoriser, tout en défendant les valeurs de la laïcité française. Ce discours se fonde sur une identité où le catholicisme se trouve culturalisé et dépouillé de sa dimension proprement croyante pour faire face à une religion considérée comme extérieure à la culture française. L’affaire des minarets en suisse était une occasion, pour Sarkozy, pour appliquer cette politique en demandant aux nouveaux arrivants musulmans de faire preuve d’une « humble discrétisation » et d’un « respect de ce qui était là avant »13.

Les propos tenus par Marine Le Pen, sur les prières dans la rue, ont avivé la guerre entre les deux partis de la droite et conduit l’UMP à organiser un débat en avril 2011 sur la laïcité et l’islam en France. Ce débat a été qualifié par plusieurs associations et même des personnalités politiques appartenant à l’UMP comme un débat stigmatisant. François Fillon ainsi que le président du Sénat, Gérard Larchet, ont précisé qu’un « débat qui stigmatise, c’est le contraire du principe de la laïcité »14.

La convention UMP a abouti à vingt-six propositions critiquées par plusieurs organismes notamment la Ligue de l’enseignement  qui a mis en cause divers sujets :

-La réduction de la liberté de conscience à la liberté religieuse. L’UMP a mis sur le même plan ces deux concepts, alors que la liberté de conscience est plus large que la liberté religieuse puisqu’elle assure les droits des citoyens quel que soit leur appartenance religieuse. Jean Baubérot a rejoint cette position en critiquant « l’art de jouer avec les mots » et en confirmant que la laïcité prônée par l’UMP  est une «  laïcité répressive dirigée contre un certain islam et non contre »15 les catholiques de France.

-La proposition 8 concernant la gestion du service public et la réaffirmation que ce dernier  ne  doit pas se plier à toutes les exigences exprimées selon les convictions personnelles ou l’appartenance à une communauté. Cette proposition est destinée, par exemple, aux femmes  qui refusent de se dévêtir pour être examinées par des médecins masculins. Jean Baubérot rejoint la ligue de l’enseignement sur la critique de cette proposition en précisant que les enquêtes sociologiques ont montré que ce phénomène est mineur et  que l’UMP se sert de ce problème pour détourner la dégradation de l’état des hôpitaux publics.

-L’omission de la question du financement public des établissements d’enseignement privés, et du régime des cultes, en Alsace-Moselle où ni la loi de 1882 laïcisant l’école publique ni la loi 1905 séparant l’État des Églises ne s’appliquent. En effet, cette région a été toujours dirigée par l’UMP et les Rabbins, les pasteurs ainsi que les prêtres ont continué à recevoir leurs paies par l’État.

Pour résumer, la laïcité identitaire transgresse les fondements de la loi 1905 qui prône la neutralité de l’État et la liberté de conscience. Elle permet à l’État de favoriser l’inégalité entre les citoyens suivant leur religion, par l’invocation des racines chrétiennes considérées comme « ciment de l’identité nationale ». Il s’agit d’une laïcité néo-gallicane où l’État vise à instaurer un nouveau système de contrôle de certaines religions considérées comme extérieure à la culture chrétienne.

Conclusion

Les différentes tendances présentées sont fondées sur des convictions idéologiques et politiques qui vont à l’encontre des principes de la laïcité française. La non possibilité de prôner la disparition de la religion incite à considérer toute espèce de visibilité religieuse, vestimentaire ou alimentaire, toute contribution des religions au débat public comme une atteinte à la laïcité. 

La laïcité française est fondée sur la loi 1905 qui assure la liberté de conscience et le libre exercice des cultes. Elle permet de passer de la pleine liberté de conscience issue de la Révolution de 1789 à la pleine liberté de religion avec la fin des quatre cultes reconnus(b). Auparavant, la religion catholique était publique, gérée et financée par l’État, et la liberté de conscience était privée. L’adoption de cette loi a inversé cette situation en rendant la religion privée quant à son financement et la liberté de conscience publique garantie par l’État.   

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Références

1.     Émiles Poulat, Notre laïcité ou les religions dans l’espace public, Saint Estève : Les Presses Littéraires, Janvier 2015, pages 17-18.

2.     Jean Baubérot, Les 7 laïcités françaises, Clamecy : Les Presses de la nouvelle Imprimerie Laballery, Juin 2015, page 28.

3.     Même référence, page 28.

4.     Même référence, page 29.

5.     Même référence, page 33.

6.     Jean Baubérot, Les laïcités dans le monde, PUF, 3e édition, Novembre 2010, Chapitre les Fondements philosophiques de la laïcité.

7.     Jean Baubérot, Les 7 laïcités françaises, Clamecy : Les Presses de la nouvelle Imprimerie Laballery, Juin 2015, page 43.

8.     Même référence, page 45.

9.     Parti des Républicains actuellement.

10. Jean Baubérot, La laïcité falsifiée, Paris : La Découverte, Janvier 2012, page 16.

11. Même référence, page 19.

12. Le monde, Discours de Nicolas Sarkozy au Palais du Latran le 20 décembre 2007.

13. Le monde, Tribune du  9 décembre 2009, Nicolas Sarkozy : "Respecter ceux qui arrivent, respecter ceux qui accueillent ».

14. Jean Baubérot, La laïcité falsifiée, Paris : La Découverte, Janvier 2012, page 34.

15. Même référence, pages 37-38.

(a)   Voir les livres État et Religions de Xavier Ternisien sur le concept de la sécularisation et les laïcités dans le monde de Jean Baubérot sur le concept du secularism.

(b)  Avant la Révolution française, seul le culte catholique était admis à s’exercer publiquement. La Révolution de 1789 a assuré le pluralisme religieux avec la légitimation  des quatre cultes : catholique, luthérien, réformé et israélite. La loi 1905 a élargi la liberté religieuse en donnant place à tout type de conviction.  

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