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Les robots voleurs de boulot

Alors que les politiques et les entreprises insistent sur les aspects fascinants de l’intelligence artificielle et des robots, la réalité des évolutions actuelles sera celle d’une disparition massive des emplois tels que nous les connaissons. Le point avec Tiffany Blandin, journaliste indépendante et auteure du livre enquête Un monde sans travail? 

Benjamin Joyeux : Tiffany Blandin, vous venez de publier « Un monde sans travail ? » dans lequel vous montrez comment de nombreuses entreprises s’apprêtent à se séparer d’une grande partie de leurs salariés grâce aux avancées gigantesques de la robotique et de l’intelligence artificielle. Or cette nouvelle « révolution », en confiant de multiples tâches à des entités non humaines, risque bien de signer la fin du travail et du salariat tels que nous les connaissons depuis deux siècles et de plonger des milliers de travailleurs devenus inutiles dans le chômage et la précarité. Suite à votre enquête, tout d’abord où en sommes-nous précisément dans cette automatisation du monde et y’a t’il un réel danger de voir advenir la « fin du travail »?

Tiffany Blandin : Depuis des décennies, nous entendons parler des robots qui doivent remplacer les ouvriers pour des tâches manuelles dans l’industrie. La nouveauté, c’est qu’il va se passer exactement la même chose, mais pour les tâches intellectuelles des employés de bureaux.

En effet, les progrès fulgurants de « l’apprentissage profond » (le « deep learning ») depuis le début des années 2010, une forme d’intelligence artificielle basée sur les réseaux de neurones, ont permis de créer des programmes extrêmement performants pour certains types de tâches : retrouver une information  parmi une quantité importante de données (big data). Ces programmes sont très efficaces par exemple pour tout ce qui concerne la reconnaissance vocale ou photographique.

Le résultat est qu’une grande partie des tâches de bureautique effectuées par les salariés dans les lieux de travail est désormais automatisable: prise de rendez-vous, compte-rendu de réunion, analyse de base de données, écriture de textes simples, relations clients… Avec l’idée générale que, globalement, si les salariés gagnent du temps sur ce type de tâches, il y a aura nettement moins besoin de main d’oeuvre.

Etant données les promesses que laissent entrevoir ces nouvelles technologies, les GAFA y ont investi énormément d’argent: ils ont créé des laboratoires d’intelligence artificielle, racheté des centaines de startups dans ce domaine, etc. En fait, les géants d’Internet commercialisent ce qu’on appelle des « briques » d’intelligence artificielle, c’est à dire des lignes de code que n’importe quel développeur peut ensuite intégrer dans un programme. Du coup, les startups du monde entier imaginent toutes sortes de logiciels intelligents très spécialisés, qu’ils souhaitent ensuite pouvoir revendre au prix fort aux entreprises. Par exemple, la société Inbenta propose un service client automatisé, parfait pour les banques ou les assurances. Ou Deepomatic qui vend une caméra intelligente, susceptible de remplacer des postes de surveillance et d’observations encore occupés par des êtres humains. Actuellement, tous ces programmes sont en train d’être commercialisés, et en phase de test dans les grandes entreprises.

Ce qui est très frappant aujourd’hui, c’est que tous les secteurs économiques sont concernés. Les études oscillent entre 9 % et 47 % des emplois qui seraient automatisables à court terme. Ce dernier chiffre étant le résultat des recherches du cabinet de conseil en stratégie McKinsey. Cela fait dire à des chercheurs français comme Bruno Teboul ou Raphaël Liogier, que le phénomène de « destruction créatrice » (le fait que les emplois supprimés soient remplacés par de nouveaux emplois) ne fonctionnera pas cette fois-ci. Il suffit d’ailleurs de regarder les « vrais » chiffres du chômage (ceux du nombre total d’inscrits à Pôle Emploi) pour constater que cette théorie élaborée par l’économiste Joseph Schumpeter n’est plus pertinente pour notre temps: nous sommes passés de 4,2 millions de chômeurs il y a 20 ans à plus de 6 millions aujourd’hui.

Evidemment, il y a bien de nouveaux emplois qui sont créés. Mais en réalité, pour l’immense majorité d’entre eux, ce ne sont pas des emplois salariés, avec toutes les protections sociales que ceux-ci impliquaient. Aux Etats-Unis, une étude a montré qu’entre 2005 et 2015, 94 % des « emplois » créés étaient en réalité des formes alternatives d’emploi, incluant notamment le travail indépendant et les plate-formes en ligne. Il y a donc une question de quantité, mais surtout de qualité des nouveaux emplois créés face à ceux qui disparaissent. Mais également cette question fondamentale: que se passera-t-il quand il y aura beaucoup plus de personnes privées de travail que de quantité de travail disponible (quand il y aura plus d’ « offre » de travail que de « demande », même si je n’aime pas cette formule qui prête à confusion) ? Comme il n’existe pas de rémunération minimale en matière de travail indépendant, et que tout se négocie entre deux parties déséquilibrées, c’est la loi de l’offre et de la demande qui s’applique. Les rémunérations pourraient donc s’effondrer. Dans certains secteurs, comme la rédaction de contenus, c’est déjà le cas. Il n’y a qu’à aller faire un tour sur certaines plateformes comme redacteur.com pour le constater. Des dizaines de candidats y postulent à des missions sous-payées. Demain, ce déséquilibre pourrait concerner la plupart des secteurs.

Alors que la question commence tout juste à percer dans le débat public (Elon Musk appelant par exemple les Nations Unies dans le magazine Wired de septembre 2017 à agir contre les robots tueurs) alors qu’elle restait jusque à présent l’apanage des films et romans de SF, celui-ci vous paraît-il l’aborder sous le bon angle? N’avons-nous pas d’ores et déjà plusieurs trains de retard face à la déferlante technologique?

En effet, l’expression « intelligence artificielle », déchaine l’imagination… ce qui empêche de voir les problèmes les plus urgents. A cause de films de science-fiction, de séries et de romans d’anticipation, on pense tout de suite à des questions éthiques du type : faut-il laisser les machines tuer ou juger un humain ? demain pourra-t’on « augmenter » l’intelligence en implantant des puces dans le cerveau ? Ou encore: les machines pourront-elles un jour prendre le pouvoir ?

L’an dernier, beaucoup de journaux grand public titraient sur le fait que deux IA de Google avaient mis au point leur propre langage, indéchiffrable par l’homme. En fait, c’était un test parfaitement maitrisé par les chercheurs de la firme. Et de tels exemples défraient la chronique presque toutes les semaines.

Récemment, j’ai été invitée sur le plateau d’Arrêt sur images, qui consacrait  une émission à l’intelligence artificielle. Là encore, la question des effets sur l’emploi a été à peine évoquée, le rédacteur en chef préférant se concentrer sur les sujets plus « sexy » dans les relations hommes-machines. « L’emploi ? Les gens sont déjà au courant », m’a-t-il dit après l’enregistrement.

Je ne suis pas d’accord. Une grande partie de la population ne sait pas ce qui se passe. Déjà parce que les politiques ne le disent pas clairement. Lors du débat rassemblant les cinq principaux candidats pendant la campagne présidentielle française, tous – sauf Benoit Hamon – ont promis de rétablir le plein emploi. De plus, même lorsque les personnalités publiques admettent que des millions d’emploi pourraient être menacées, comme Emmanuel Macron a fini par le faire, ils ajoutent systématiquement que de nouveaux métiers vont également apparaitre – toujours cette foi inébranlable en la destruction créatrice.

Le problème, c’est que personne ne sait combien de nouveaux emplois seront créés. Il est très instructif à ce sujet de surveiller les études sur les métiers de demain qui sont régulièrement publiées. Certaines sont préparées par des agences de communication en mal de visibilité, et parlent de professions farfelues comme « conseiller en productivité » ou « berger urbain ».  Ces études sont abondamment partagées et likées sur les réseaux sociaux, preuve que les gens veulent croire à tout prix que la technologie ne peut pas menacer l’équilibre de notre société.

Si toutes les questions citées plus haut devront bien être posées un jour, la plus urgente est celle des conséquences économiques et sociales du développement de la robotique et de l’IA, puisque c’est maintenant que tout est en train de se jouer. Beaucoup d’acteurs à l’étranger tirent d’ores et déjà la sonnette d’alarme. Pour n’en citer que quelques-uns, les chercheurs Andrew McAffe ou Guy Standing. Les dirigeants de la Silicon Valley Marc Zuckerberg ou Elon Musk, qui se sont déclarés en faveur d’un revenu de base, proposition étroitement liée au manque d’emplois à venir. On peut également citer Jim Yong Kim, le président de la Banque mondiale, qui affirme que « deux tiers des emplois pourraient être détruits à cause de l’automatisation dans les pays en développement ».

Le problème principal de cette question n’est-il pas avant tout « démocratique », avec une fuite en avant dans l’automatisation des experts et des grandes firmes très loin du contrôle citoyen, un peu comme pour la question du nucléaire ?

Les gouvernements investissent massivement dans le développement de l’intelligence artificielle. Il y a eu les Etats-Unis, le Canada, la Chine, la Corée du Sud, et peut-être bientôt la France et l’Europe. Début 2017, une réflexion nationale visant à créer un « modèle français » de l’intelligence artificielle, appelée France IA, était lancée. Ses recommandations ? Créer des bourses pour les chercheurs ou encore construire un laboratoire d’intelligence artificielle européen doté de 100 millions d’euros. Comment expliquer aux citoyens et contribuables que l’on investit dans l’IA avec de l’argent public, alors que c’est précisément cette technologie qui va menacer leurs emplois ? Il y a une énorme incohérence et nous sommes en pleine schizophrénie.

D’ailleurs, dans le cadre de France IA, un groupe de travail était censé plancher sur les conséquences économiques et sociales de la démocratisation de l’intelligence artificielle. Ses membres ont repris la fourchette basse des études existantes (9 %). Les effets sur l’emploi seraient donc mineurs – même si ce chiffre représente tout de même 2,3 millions d’emplois en France. Ces conclusions ne sont pas étonnantes. Le groupe de travail était largement composé de « startuppers » de l’intelligence artificielle qui n’avaient donc aucun intérêt à alerter l’opinion publique.

Pour résumer, il y a les préoccupations des dirigeants politiques : « une course mondiale à l’intelligence artificielle est lancée, il ne faut pas se faire distancer »; celles des startuppers: « un énorme marché est en train de naître. Il y a de belles opportunités à saisir »; et enfin celles de leurs entreprises clientes : « il faut dès maintenant mettre en place ces solutions intelligentes, sinon la concurrence le fera et nous disparaitrons. »

Dans tout ça, l’intérêt du citoyen lambda qui touche ses revenus sous forme de salaires n’est pour l’instant représenté par personne. C’est d’autant plus problématique que la question étant très complexe (il faut déjà comprendre ce qu’est l’IA, dans quelle mesure elle peut remplacer des humains, si les entreprises sont prêtes à l’adopter…), le citoyen peut difficilement se forger une opinion libre et éclairée. Et, malheureusement, les voix les plus audibles restent celles des dirigeants politiques et économiques qui minimisent à dessein le danger.

Comment envisager un encadrement normatif pertinent, qui soit non seulement à la bonne échelle (la révolution robotique en cours s’effectuant à l’échelle du globe par des acteurs transnationaux) mais suffisamment fluide pour s’adapter à un phénomène extrêmement rapide (on voit aujourd’hui par exemple comment les législateurs un peu partout ont du mal à suivre les évolutions entraînées par la progression d’Internet)? 

En France, les plus récentes réformes du code du travail ont contribué à détricoter encore un peu plus le statut de salarié. Et les organisations syndicales n’ont pas pu endiguer le mouvement. Des économistes comme feu Bernard Maris ont montré que cela était notamment dû au taux incompressible de chômage qui subsiste depuis 30 ans. On imagine donc mal comment les travailleurs pourront faire le poids quand il s’agira de s’opposer à de vastes plans sociaux, ou de demander des compensations liées à l’affaiblissement des revenus du travail au profit des revenus du capital.

On peut donc penser que seul le politique aura la capacité d’installer les garde-fous qui permettront de limiter les dégâts.

Mais, comme me l’a dit le chercheur en IA Malik Ghallab au LAAS-CNRS de Toulouse, l’intelligence artificielle progresse de manière exponentielle… et la société et le politique suivent toujours un rythme beaucoup plus lent. D’après lui, il est donc d’autant plus urgent de légiférer dès maintenant avant qu’un chômage et une prévarication massifs ne provoquent trop de dégâts dans la société.

Mais comme nous sommes dans une économie mondialisée, cela réduit le champ des possibles. Ainsi, la proposition d’une « taxe robots », qui consisterait à imposer les entreprises qui automatisent des emplois, n’est pas du tout prise au sérieux par une large part de la sphère politique, dans la mesure où cela enrayerait la compétitivité des entreprises du pays qui la mettrait en place.

Aujourd’hui, le politique apporte une unique réponse à la crise : la refonte du système de formation initiale et continue. Il est question de former les jeunes au code informatique, et de permettre aux chômeurs de se reconvertir dans le numérique. Cela entretient complètement le mythe de la destruction créatrice. Premier problème, cela renforce les inégalités sociales, générationnelles et géographiques. Comment dire à un préparateur de commandes de 45 ans, comme ceux que j’ai rencontrés à Lectoure, dans le Gers, qu’ils n’ont qu’à apprendre à coder et à déménager à Paris près des incubateurs de startups ? Deuxième problème, soulevé par les chercheurs : cela ne sert à rien de former toute la population au digital s’il n’y a pas d’emplois à la clé.

Certains hommes et femmes politiques commencent à explorer des pistes. Il y a Benoit Hamon, candidat socialiste qui a clairement posé le débat lors de la dernière campagne présidentielle française. Au Parlement européen, l’eurodéputée luxembourgeoise Mady Delvaux a publié un rapport sur le sujet, proposant une résolution pour débattre de la taxe robots et du revenu universel mais qui a été refusée par la droite.

Aujourd’hui, le revenu de base inconditionnel semble être la piste la plus sérieuse pour parer dans un premier temps à la perte de revenus d’une partie  importante de la population. Mais un tel revenu n’est pas forcément la réponse parfaite, dans la mesure où il pourrait créer une société très inégalitaire, avec d’un côté les actionnaires et travailleurs de la technologie, qui gagneraient très bien leur vie, et de l’autre, le reste de la population, à qui l’on verserait un minimum afin qu’ils puissent continuer de consommer et ne pas trop se révolter.

De plus, certains sociologues, comme Dominique Méda, ont bien souligné que le travail avait aussi et surtout une fonction sociale primordiale, vecteur d’épanouissement et de réalisation de soi. Difficile, dès lors, d’en priver toute une partie de la population.

Source : https://blogs.mediapart.fr

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