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Nargesse Bibimoune, auteure militante : « L’islam m’a appris à me lever contre l’injustice »

Depuis son plus jeune âge, Nargesse Bibimoune écrit avec la sensation que jamais une feuille blanche ne la jugera. Le papier imbibe, accueille tout ce qui sort d’un stylo. Et c’est sur ce support qu’elle choisit donc d’aiguiser sa plume. Quelques milliers de pages noircies et 20 000 likes plus tard, la voici créatrice de deux romans et d’un témoignage, « Confidences à mon voile ».

« Confidences à mon voile » recouvre la vie de Nargesse depuis qu’elle a choisi d’orner d’un foulard sa tête de jeune fille de 11 ans, jusqu’à ses 25 ans. C’est un voyage au Pérou qui provoque l’urgence de raconter. Un voyage pour prendre de la distance avec son propre pays... où lui est demandé, à la frontière, de retirer son foulard. Même dans un territoire avec une faible population musulmane, il faudra ôter le tissu et porter son stigmate. C’en est trop, voici venu le temps d’écrire cette réalité quotidienne, diluée d’un bout à l’autre de la Terre ! 

Alors Nargesse s’attèle à relater 14 années dont elle décrit les discriminations, les confrontations répétitives à l’islamophobie. Des coups de loupes sur une tranche de vie, dont les sombres anecdotes et les questionnements lumineux qui en découlent font contraste. Et qui, mis bout à bout, dessinent la cartographie d’une oppression qui pose à chacun·e une question essentielle : dans ce monde-ci, où est-ce que je me situe ? 

« J’ai eu besoin d’expliquer que ce n’est pas l’islam qui m’a oppressée, qui a posé des barrières dans ma vie. Ce sont ces institutions racistes et islamophobes qui m’ont obligée à avoir des stratégies de contournement face à elles », explique-t-elle. 

Si la feuille vierge ne juge pas, la crainte d’être instrumentalisée oriente petit à petit le choix des mots... Pour parler librement de ce sujet sans peur d’être incomprise, il faudra emprunter un discours clair, précis. Éviter les brèches dans lesquelles peuvent s’engouffrer les détracteurs-trices. Parvenir à parler du sexisme par exemple, que toute femme peut subir, et entre autres au sein de la communauté musulmane, sans en faire le terreau d’un discours islamophobe. Ces stratégies d’écriture constituent des contraintes nécessaires pour répondre à ses objectifs.

L’inspiration mutuelle pour objectif personnel

« Le but n’est pas que ma parole soit inédite, mais que des centaines et des centaines de témoignages émergent, sous toutes les formes », indique Nargesse. Grâce aux tournées dans différents lieux militants pour présenter son livre, elle discute avec de nombreuses femmes musulmanes. Et elles viennent, elles aussi, raconter leur réalité, faire part de leurs remises en question, de ces stigmates intériorisés. Ces petits événements pas spontanément analysés comme islamophobes, mais qui, à la lecture, réveillent par effet miroir l’évidence d’actes condamnables. 

L’impact recherché par l’écriture et la publication vise plusieurs dimensions. Tout d’abord, mettre en lumière les rouages d’une islamophobie banalisée (les enseignant·e·s qui, après la lecture du livre, ont par exemple pu concevoir la loi de 2004, qu’elles avaient approuvée, comme une privation à l’accès à l'éducation pour des jeunes filles, et une humiliation). Puis faire prendre conscience aux femmes musulmanes de leurs droits et des injustices subies. 

De même, soutenir les femmes musulmanes à considérer la valeur de leurs paroles, et à la porter. Enfin, accompagner une réflexion sur les engrenages qui poussent à déshumaniser les personnes qui se trouvent sous ces voiles, et dont les aspirations peuvent se sentir fragilisées. Avec douceur, questionner sa propre construction, se demander où on se sent libre.

Comprendre les mécaniques de domination pour mieux les déconstruire

« Nous représentons encore cet ailleurs, on parle d’immigré-e-s de troisième génération, (on parle) de nous en termes de choc de cultures. » Pour Nargesse, les stéréotypes sont le fruit direct d’héritages historiques, étatiques. Ce que les musulman-e-s subissent en France aujourd’hui a, selon elle, un lien profond avec l’histoire de la colonisation. Les mises en parallèle permettent de clarifier cette lecture des événements. 

Les dévoilements publics en 1958 à Alger et le dévoilement institutionnalisé depuis 2004. La gestion des territoires dits « français »en Algérie, au Maroc ou en Tunisie, et la gestion coloniale des quartiers populaires à l’heure actuelle. Dans les pratiques de la police : la BAC d’aujourd’hui est clairement héritière des brigades qui géraient les Nord-Africains à l’époque. Pour elle, c’est un continuum, une forme moderne de rapport colonial. Voilà d’où viennent ces perceptions racistes. Un impérialisme sur lequel la République s’est fondée, considérant qu’elle pouvait aller coloniser des peuples, ailleurs. 

« Nos parents ne sont pas considérés comme des personnes bilingues, contrairement, par exemple, à une valorisation des bilingues anglais-français. Ça pose la question de la constitution d’une France qui a voulu bannir tous les patois, cherchant à produire une langue unique niant les pluralités. Cette France ne cherche pas à accepter les singularités, mais réclame aux individus de se désintégrer pour s’intégrer à un schéma national », explique Nargesse. 

Quand elle était petite, la mère de Nargesse lui parlait arabe. La maîtresse est intervenue en lui demandant d’arrêter, sous prétexte d’un obstacle à l’intégration. Ses parents ont obéi. Ils voulaient que leurs enfants aient de bonnes notes à l’école. Aujourd’hui, la pratique de l’arabe de Nargesse devenue femme n’est pas fluide. Censurer la langue maternelle d’un enfant, c’est déjà lui suggérer dans le cadre d’un enseignement puissant qu’il a tout intérêt à ne pas aimer ce qui le constitue.
 

Trouver son mouvement féministe

Se définir féministe ne fut pas, pour Nargesse, une évidence, mais tout un parcours : rejetant elle-même l’exclusion subie par des féministes anti-voile, elle se déclare d’abord anti-féministe : à l’époque, elle se sent inadaptable à un féminisme dont elle considérait l’héritage bien trop violent, et préfère le qualificatif d’humaniste. 

Et puis il y a eu un événement déclencheur. Le 8 mars 2013, elle se fait exclure d’une salle de sport au motif que, « ici, ce sont des gens libres qui viennent ». Le parallèle avec la Journée Internationale des droits des Femmes la fait bondir. Quel est son état de femme en France ? Son désir de faire du sport, de s’occuper de son corps et le choix financier de cette salle se sont simplement retrouvés bafoués sous l’étendard d’une prétendue liberté. 

Ah, mais voilà ce que peut être le féminisme ! Faire valoir ses droits en tant que femme subissant une injustice ! Après ce déclic et quelques recherches, elle découvre alors le féminisme islamique, l’afroféminisme, le féminisme intersectionnel qui lui permettent de se réconcilier avec ce terme. Aujourd’hui, elle se revendique en tant que telle : « J’existe, avec mes modalités, ces croyances, ces pratiques et je ne fais de mal à personne. Ne venez pas, vous, me faire du mal. »

Trouver son moyen d’action

Elle choisit comme moyen de contestation le militantisme de terrain. Ancrée dans des réalités locales, elle prend soin d’agir dans un quotidien. Pour exemple, la lutte contre les violences policières qu’elle mène en faisant partie d’un comité de soutien à Toulouse. Elle s’investit aussi dans le CSA (Centre social autogéré) de la même ville . 

Le CSA est déjà un lieu politique en tant que tel. Un lieu qui fait partie de ceux réquisitionnés, parmi les trop nombreuses bâtisses abandonnées et fermées à des personnes qui dorment dans la rue. Le fait même de rendre ce lieu habitable, habité, en luttant alors contre la spéculation et l’augmentation des loyers, est politique. Il n’y a qu’une force militante qui puisse faire tenir ses murs, permettant un logement à deux familles, et à de nombreuses personnes dont le dossier serait rejeté par les agences. Car même avec des papiers français, être au RSA (Revenu de solidarité active) et sans garant-e-s constitue une entrave conséquente aux possibilités de logement. Proposer des solutions à des gens qui n’ont pas d’autres choix n’est pas un folklore. 

Ce CSA s’inscrit dans un mouvement plus large (La CREA) de réquisition de logements vides, de création d’activités, de liens entre les gens, de mise à disposition de salles de réunion et de lieux pour des soirées de solidarité, des repas… Et tout ceci permet de créer des situations où imaginer un monde différent. À contre-courant des normes individualistes concentrées sur son propre confort et sa consommation, tout en étant ancré dans des réalités locales. 

« L’islam m’a appris à me lever contre l’injustice. Il a donné du sens à mes agissements. Si je ne croyais pas en la pérennité de l’homme et de la femme, si je ne croyais pas que la vie a un sens au travers des actions que l’on peut faire vis-à-vis de Dieu, je pense que je n’aurais pas joué le jeu longtemps. Ce n’est pas l’état catastrophique du monde aujourd’hui qui m’anime, mais la perspective d’une justice pour laquelle il faut se battre dès maintenant », indique-t-elle.
 

Les personnes niées dans leur droit à exister « font partie des premier-e-s allié-e-s »

 

La rencontre des personnes minorisées, quelqu’en soit la raison, est quelque chose de tu. Il est bien moins menaçant d’envisager chaque personne opprimée comme appartenant à un groupe isolé. Et que ces groupes se montent les uns contre les autres. Nargesse sait combien cette suggestion d’une division systématique est stratégique, fausse : « Qui sont les premières personnes qui peuvent te comprendre, si ce n’est celles qui sont aussi niées dans leur humanité au quotidien ? Ce sont des personnes qui font partie des premier-e-s allié-e-s. Ce sont les personnes avec qui tu as grandi, les gens de ton quartier, de ta communauté, mais aussi, par exemple, les minorités sexuelles, les personnes non-valides, les minorités de genre… toutes les personnes niées dans leur droit à exister. » 

Sous le voile de Nargesse se déploient tant de visages. Celui de la femme forte et celui de l’enfant rieuse. Celui qui, sourcils froncés, se confronte à ses propres pensées. Celui qui, le front serein, écoute celles des autres. Celui, criant, de la révolte. Celui, priant, de la dévote. Un visage coquet, minutieusement orné, et dont elle laisse s’échapper les expressions spontanées. Et on se dit que si les personnes qui figent leurs yeux sur un voile prenaient la peine de les baisser un peu, elles permettraient simplement la rencontre de bien grandes figures.
 
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