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Sainteté et engagement

« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire ». C’est autour de cette passivité historique en terre d’islam et à plus forte raison autour de la méthode et la manière dont on devrait procéder pour en sortir que tourne l’apport du professeur Abdessalam Yassine, paix à son âme. Un apport qui s’articule autour de l’effort intellectuel complexe rénovateur (Ijtihad) articulé à un combat/engagement au service de l’humanité (Jihad mis à part les dérives et réductionnismes littéralistes du terme); et dont le noyau pur, pour ne pas dire dur, est essentiellement une purification intérieure reconduite et revivifiée sans trêve (Moujahada).

Rappelons que selon Abdessalam Yassine, le premier droit humain serait d’amener l’Homme à connaître son Créateur et L’adorer, là est son vrai paradigme perdu, au lieu de le confiner à des droits humains d’une seule et unique dimension terrestre, plate, horizontale.

« Efforts de la raison, du corps et de l’âme. » tels sont les trois volets déclarés et assumés au tout début de son livre Al Ihassan, le bel-agir, pour reprendre l’expression de Jacques Berque, d’ailleurs chère à l’imam, et qui résume sa cause primordiale.  Et la séparation (entre coeur, raison, et corps) n'est que pédagogique. L'homme ne doit pas être fragmenté et vu sous un seul angle réducteur.

C’est un esprit de « reliance » précoce cher à certains philosophes d’aujourd’hui, éveillés enfin à la dislocation de la réalité humaine et de son essence dans des disciplines scientifiques compartimentées, que le professeur Abdessalam Yassine a inauguré depuis ses premiers écrits en 1973, tout en notant la différence que « la reliance », chez eux, est toujours en rapport exclusivement à la rationalité et au monde visible, alors que chez Abdessalam Yassine, « la reliance » est beaucoup plus complexe car elle englobe raison et âme. C’est une cause inscrite dans l’ici-bas mais projetée dans  la vie dernière.

Disciple agrégé d’illustres Oulémas tel que Mokhtar Soussi dans son institution Ben Youssef à Marrakech, haut cadre de l’enseignement et de l’éducation nationale, intellectuel pluridisciplinaire autodidacte, mais que la grandeur n’a pas empêché de s’asseoir en tailleur et chercher l’essence au sein d’une confrérie (Zawya) parmi les « petits» gens modestes. Modestes matériellement, pour la plupart, et surtout modestes par le niveau de conscience historique estropiée par des siècles de jurisprudence (Fiqh) frôlant l’hypnose sur le plan politique.

Toujours est-il que pour tout changement il faut une entrée, essentielle, prioritaire, primordiale. D’emblée il faudrait chercher la méthode prophétique, à la limite ontologique et pas seulement verbale ou juridique. Comment notre Prophète Mohammed, paix et salut sur lui, a éduqué ses compagnons ? Quelles valeurs fédératrices leur a-t-il inculquées avant toute dispersion des savoirs et connaissances, avant toute spécialisation et avant toute conquête et avatar de conquêtes ?

D’abord son être radieux, l’être du Prophète, son existence en personne parmi eux comme une niche de lumière, comme source d’amour et de compassion auxquelles si on a goûté une première fois, on espère ne jamais être sevré. Dans un dialogue rapporté par l’Imam Boukhari, entre César et Abou Soufian, le monarque lui pose une question des plus perspicaces « est-ce qu’il y a des apostats parmi les compagnons de Mohammed ? »; à la réponse négative d’Abou soufiane, le monarque lui déclare que c’était grâce à la joie de la foi quand elle imbibe l’âme. Notant que c’est une foi qui passe de cœur à cœur via l’amour.

Le Prophète, paix et salut sur lui, jure dans un hadith renommé : « le chemin du paradis vous est barré si vous n’avez pas la foi, et vous ne sauriez avoir la foi si vous ne vous aimiez pas, et vous ne sauriez-vous aimer si vous ne répandez pas la paix entre vous » ; ce lien d’amour est-il continu ou l’apanage de la seule génération du Prophète ? C’est un lien continu jusqu’à la fin des temps, que d’abord des gens appelés Soufis ont entretenu dans leur retraite tout au long de l’histoire de l’islam, et que la Méthode Prophétique redécouverte, recristallisée tient à mettre en valeur, à raviver mais sous un jour nouveau : l’action dans le monde.

Jadis, le prérequis de la sainteté et l’archétype du saint (wali) était la retraite, l’ermitage, des rituels hérités dans la zawya, ce cadre ne suffit plus aujourd’hui. Naguère il y avait quelque chose à conserver, à présent tout est à reconstruire. Il nous faut un « Wali organique », pour nous inspirer des termes de Gramsci, toutes proportions gardées bien entendu, un Wali de tout son être, son avoir et savoir, engagé dans les contingences du temps et du monde, cristallisant un modèle de piété et de sainteté au parfum du temps.

Tel est le défi relevé par le professeur Abdessalam Yassine, de son vivant et se sa sainte mort, puisqu’il a légué un modèle de changement fort et calme, pur et paisible, persévérant et honnête, relayé dans le temps et l’espace, favorisant la semence à tout vent, la fertilisation plutôt que le simple recrutement.

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